En dynamitant le folklore du western avec un réalisme féroce, Loïc Sécheresse et Alexandre Chenet signent une passionnante relecture chorégraphique et politique du mythe de Billy the Kid.

Avec Billy the Kid – L’histoire est toujours écrite par les vainqueurs, le dessinateur Loïc Sécheresse et le scénariste Alexandre Chenet livrent une œuvre d’une grande lucidité politique. À la lecture de ce Far West dépouillé de son folklore hollywoodien, on retrouve un élan fiévreux dans le dessin et un regard aiguisé sur la violence des systèmes économiques qui rappellent la vivacité plastique d’un Pierre-Henry Gomont (vue notamment dans Pereira prétend, La Fuite du cerveau ou surtout sa trilogie Slava), mais c’est bien dans sa déconstruction intime et historique du mythe que le duo trace sa propre voie.
Loïc Sécheresse déploie ici un trait d’une vivacité totale, faussement lâche, parfois élastique, où les corps sont anguleux, expressifs, malmenés par la rudesse de l’environnement. La grande force visuelle de cet album réside dans ses paysages. Pour préparer ce roman graphique, le dessinateur a passé trois semaines en immersion totale au Nouveau-Mexique. Ses superbes aquarelles capturent la texture exacte de la poussière, l’immensité écrasante des plateaux et la lumière si particulière du désert américain. Cette colorisation vibrante donne à chaque planche une atmosphère fiévreuse, oscillant entre le comique absurde (proche du burlesque de Buster Keaton ou de la drôlerie grinçante de La Ballade de Buster Scruggs des frères Coen) et le drame brut.
C’est dans sa démarche scénaristique que l’album prend toute son ampleur en prenant le contre-pied absolu de la pop-culture. Le cinéma et la littérature ont longtemps figé William Henry McCarty (de son vrai nom) en un tueur sanguinaire, voire en psychopathe cruel. Qu’il s’agisse du sadique juvénile « William Wharton » dans La Ligne verte, ou des adaptations hollywoodiennes classiques le peignant en machine à tuer, la légende s’est nourrie de sa prétendue monstruosité. Plus subtil, le chef-d’œuvre crépusculaire de Sam Peckinpah, Pat Garrett et Billy the Kid (1973), montrait déjà un hors-la-loi libertaire traqué par un vieux compagnon vendu aux barons du bétail, mais le film en faisait une icône christique et romantique incarnée par Kris Kristofferson. La réalité historique est pourtant bien plus terre-à-terre : orphelin très jeune, intelligent, polyglotte et initialement décrit comme chaleureux, le jeune Billy s’est surtout retrouvé piégé dans l’étau d’une guerre de factions rivales dans le comté de Lincoln.
L’album ne montre pas une légende de la gâchette par choix, mais un adolescent ordinaire et sans famille, broyé par ses mauvaises rencontres et instrumentalisé par de riches propriétaires terriens. Billy n’est pas un monstre né : il est le produit d’une mécanique capitaliste naissante, une « petite main » qui apprend la criminalité sous un vernis de légalité apparente, avant d’être trahie par les élites et les politiques locaux qui l’ont utilisé (à l’image du gouverneur Lewis Wallace qui lui promit une amnistie avant de le sacrifier).
Enfin, il faut souligner cette capacité des auteurs à injecter une bonne dose d’ironie et d’humour issu de la comédie burlesque au cœur de la tragédie. Sécheresse croque les puissants comme des caricatures grotesques, tournant en dérision la machine administrative et médiatique de l’époque qui a fabriqué le « Kid » de toutes pièces pour servir ses intérêts politiques et financiers. En retirant le fard du mythe pour exposer les rouages de la propagande d’État, Alexandre Chenet et Loïc Sécheresse signent un réquisitoire implacable : l’Histoire appartient peut-être aux vainqueurs, mais ce grand roman graphique redonne enfin une voix aux vaincus.

Christophe Pelletier
Billy the Kid – L’histoire est toujours écrite par les vainqueurs
Dessins : Loïc Sécheresse
Scénario : Alexandre Chenet
Editeur : Casterman
240 pages – 28 €
Parution : 26 août 2026
Billy the Kid – L’histoire est toujours écrite par les vainqueurs — Extrait :

