Le neuvième commandement et une grève ayant défrayé la chronique en Corée du Sud permettent à Lee Chang-dong d’évoquer avec Possible Love le dialogue de sourds entre le haut et le bas de l’échelon social en dépassant l’apparence de caricature.

Avec Possible Love, Lee Chang-dong revient après une longue absence via Netflix, avec un donnant donnant dont chacun pensera ce qu’il voudra : la plateforme a amené l’argent évitant au projet de finir à la poubelle et a obtenu en retour un film primé à Venise ayant raté de peu la récompense suprême. Car on peut tiquer sur le fait de voir le fossoyeur déclaré des salles cocher la case prestige, en exploitant les difficultés à monter financièrement un projet ambitieux dans l’industrie cinématographique actuelle du pays du matin calme.
Possible Love appartient à une série de films hommages au Décalogue de Kieslowski incluant Histoires Parallèles d’Asghar Farhadi. Le Coréen reprend le neuvième commandement (« Tu ne convoiteras pas la femme d’autrui. »). Mais, là où l’Iranien revisitait la trame de Brève Histoire d’Amour, le Coréen propose un scénario n’ayant rien à voir avec le Décalogue IX du Polonais. Lee Chang-dong a choisi comme inspiration de base un évènement marquant de l’histoire sociale coréenne récente : la grève et l’occupation de l’usine de SsangYong Motor à Pyeongtaek (cf. encadré), d’une durée de 77 jours en 2009 et ayant déjà inspiré Squid Game.
Ho-seok (Sul Kyeong-gu), un ouvrier récemment licencié, couve une colère sourde et sombre dans le désespoir. Son épouse, Mi-ok (Jeon Do-yeon), d’un naturel optimiste, accepte de participer à un documentaire réalisé par Ye-ji (Cho Yeo-jeong), une cinéaste désireuse de traiter des luttes ouvrières. Pour les filmer, Ye-ji s’implique de plus en plus dans leur vie, accompagnée de son mari Sang-woo (Zo In-sung), un riche homme d’affaires pour qui Mi-ok commence à éprouver des sentiments.
Le cinéma de Lee Chang-dong a souvent flirté avec les travers d’un certain cinéma à visée politique/sociale habitué des grands festivals. Mais il réussissait à les surmonter dans ses meilleurs films. Le personnage principal de Peppermint Candy se prenait ainsi en pleine gueule deux décennies d’histoire agitée de la Corée (dictature militaire, crise asiatique…). Mais, en déplaçant le récit sur le terrain de la quête du souvenir, la narration à l’envers mettait à distance la surenchère de malheur et finissait par révéler que l’histoire ne saurait à elle seule expliquer un suicide.
Possible Love réussit à garder une forme de mystère en dépit d’un propos enfonçant des portes ouvertes (par le cinéma que l’on nomme social) : globalisation économique et ultralibéralisme brisent des vies; le sommet et le bas de l’échelon social auront du mal à se comprendre et le You’ll never fail like common people (Tu ne louperas jamais ta vie comme les gens du peuple) de Jarvis Cocker vaut bien sûr pour les personnes aisées s’intéressant au sort du peuple avec les meilleures intentions du monde.
Il parvient surtout à le préserver en dépit de sa peinture des différences de classe n’évitant pas la caricature. Une caricature rendue en partie digeste par l’humour. Une caricature nuancée et dépassée parce que le film distille des révélations rendant le tableau plus complexe qu’en apparence. Le désespoir de Ho-seok ne semble ainsi jamais réductible à une désespérance sociale, une impression ne disparaissant pas en dépit de ce que le film raconte sur son vécu.
Le peuple voit bien sûr en une femme fortunée qui pose la caméra devant lui une touriste de la misère sociale, à la garde robe onéreuse qui plus est. Une touriste dont il jalouse la situation. Ce qui ne l’empêche pas d’utiliser ponctuellement la touriste pour servir son intérêt.
La présence de la caméra pose surtout la question de la spontanéité du comportement des ouvriers face à elle. Et la documentariste filme moins le réel qu’elle ne cherche à faire émerger du réel ce qu’elle veut. Elle veut avoir Ho-seok dans le cadre car elle pense tenir un sujet mais ce dernier ne semble pas disposé spontanément à rester dans le cadre.
La mise en place du récit est encore plus lente que dans Burning. Le neuvième commandement émerge ainsi par petites touches et l’exposition prend des détours jamais prévisibles. Le film prend son temps pour arriver à son face à face le plus frontal des classes. Hors la provocation facile de la scène des toilettes, il porte les enjeux installés précédemment à leur point de rupture tout en préservant une part d’ombre sur les motivations des personnages.
Le film s’achève dans une forme d’indécision sur le devenir des personnages mais du côté du couple d’ouvriers une forme d’optimisme semble avoir été en partie reconquise : un optimisme pas idéaliste résultant du désir individuel de ne pas se laisser abattre. Avec un superbe plan final que le scénario avait annoncé bien plus tôt en mode fusil de Tchekhov.
On se demande quand même toujours à la fin les raisons de la dissymétrie du scénario et du montage concernant la rencontre des couples Oh-seok/Mi-ok et Yi-jee/Sang-woo : pourquoi la première est détaillée par le film alors que l’on ne saura presque rien de la seconde ? Parce que Yi-jee se mettrait à l’écoute d’Oh-seok pour lui apparaître sympathique dans l’intérêt du film… tout en fermant à double tour son jardin secret ? Ou symbolique pas très finaude du sommet regardant le peuple en mode tour d’ivoire ?
Possible Love prend près de trois heures pour enfoncer des portes ouvertes. Mais les portes ouvertes peuvent parfois y dissimuler des surprises.
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Ordell Robbie
