Avec Prendre forme, l’auteur sud-coréen Dolki Min livre un récit aussi gore que profondément queer, où le corps devient le lieu de toutes les contraintes. Métamorphose, désir de normalité, honte et solitude se mêlent dans une satire aussi cruelle qu’étonnamment touchante des injonctions sociales.

« Hunting_for_love : Salut. Dispo aujourd’hui ? »
L’histoire est racontée par Mumu, un extraterrestre métamorphe échoué depuis quinze ans en Corée du Sud après un accident de vaisseau spatial. Pour survivre, il doit se nourrir de chair humaine. Il choisit ses proies sur une application de rencontres, adopte leur apparence – homme ou femme, peu importe -, couche avec elles puis les dévore. Le dispositif évoque forcément Sous la peau, le roman de Michel Faber et son adaptation par Jonathan Glazer, où une extraterrestre jouée par Scarlett Johansson attire des hommes pour les transformer en viande. Mais chez Dolki Min, le véritable sujet est ailleurs.

« Il en ressort deux tendances nébuleuses, aux frontières invisibles. Je ne peux pas vraiment l’expliquer, mais je joue le jeu. Les normes sont des murs en verre : tant qu’on ne s’y cogne pas, l’illusion ne se brise pas. Jour après jour, je tente de m’adapter à cet écosystème, quitte à tricher. Je ne suis pas fait pour ce monde, mais au moins je ne meurs pas de faim. Ce qui est déjà un exploit, non ? »
Dolki Min déplace le dispositif initial de quête alimentaire. Pour Mumu, avoir le bon corps humain, désirable, est compliqué. Son apparence initiale est monstrueuse pour un humain. Se transformer est une épreuve épuisante, douloureuse même. Ne pouvant maintenir sa métamorphose que durant quelques heures, il doit sans cesse contenir son corps et l’empêcher de reprendre son apparence initiale.
La métaphore sur la tyrannie sociale et ses injonctions est rendue ici de façon extrêmement pertinente et immersive, d’autant plus au sein d’une société aussi normative et validiste que celle de la Corée du Sud qui juge sans ménagement le physique d’autrui. Suivre Mumu, c’est explorer la vie d’une personne queer non binaire qui se sent étrangère dans sa propre communauté et doit dépenser une énergie folle pour savoir quelle part de lui révéler ou cacher pour être accepté.
Le récit compte un nombre important scènes outrancièrement gores de dévoration, 100% body horror, 100% jubilatoires bien que le rituel répétitif fasse perdre de la puissance initiale. Extraterrestre ou pas, Mumu est un tueur en série. Et pourtant, on se surprend à s’attacher à cet être démuni incapable de s’intégrer, rempli de contradiction après autant d’années à vivre auprès des humains. La honte de ce qu’il est va de pair avec une écrasante solitude. La quête de nourriture se double d’une quête existentielle identitaire.
« Avez-vous la moindre idée de ce que signifie détester les humains en s’acharnant malgré tout à leur ressembler ? Ma soif de normalité l’emporte sur les humiliations que j’endure au quotidien pour le fondre dans la masse. »
Même si le récit, pourtant court, finit par tourner un peu en rond, Dolki Min assume une liberté narrative réjouissante, laissant son imagination déborder dans un texte aussi drôle que touchant et satirique. Les illustrations, réalisées par l’auteur, prolongent cette expérience en donnant une forme matérielle aux transformations du corps de Mumu comme à ses émotions. Une manière supplémentaire de faire de ce roman une véritable expérience de métamorphose.
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