[Live Report] La transe rock’n’rollienne des Limiñanas au Trianon à Paris

Quelques semaine après la sortie de leur album, The Limiñanas étaient au Trianon à Paris pour présenter Shadow People et quelques anciens titres lors d’une set époustouflant, comme un retour aux sources du rock’n’roll dans sa forme la plus pure.

The Limiñanas au Trianon (Paris) jeudi 29 mars - Photo Eric Debarnot

« Then one fine mornin’ she puts on a New York station / She couldn’t believe what she heard at all / She started dancin’ to that fine fine music / You know her life was saved by Rock’n’Roll… » Ces mots de Lou Reed avec le Velvet m’ont servi régulièrement de « moto » dans la vie. En particulier pour identifier les musiques réellement « importantes », celles capables littéralement de vous « sauver la vie ». Il faut néanmoins admettre, la mort dans l’âme, que, au fil des années, il est devenu de plus en plus rare de ressentir cette fameuse « nécessité »… à ne pas confondre avec le simple plaisir que fait souvent naître en nous la « bonne musique ». Rare, oui, sauf ce soir, au Trianon… Mais revenons un peu en arrière…

Il est 18h45 quand les portes du Trianon s’ouvrent, un Trianon sold out ce jeudi soir, ce qui fait vraiment plaisir, même si l’âge moyen dans la salle est à peu près cohérent avec celui de Marie et Lionel Limiñana… Et cela soulève l’habituelle – et inquiétante question : la jeunesse est-elle encore vraiment rock’n’roll en 2018 ?

The Blow Up au Trianon (Paris) jeudi 29 mars - Photo Eric Debarnot

19h37 : The Blow Up, quatuor français, lance la soirée dans un bon esprit rock, on va dire « terrien », ou peut-être traditionnel, si ce n’est intemporel, comme on aime bien dans notre pays. Pas trop d’influences criantes, ce qui est une grosse qualité, mais des vocaux pas au top malheureusement – une faiblesse habituelle en France – même si la plupart des chansons, bien carrées, bien écrites, tiennent correctement ma route. On dodeline gentiment de la tête, on est même heureux quand le tempo s’accélère (pas assez souvent, sans doute), on se prend à rêvasser d’un monde un peu plus rock’n’roll. Le batteur est un poil trop lourd, mais les backing vocals rajoutent çà et là une touche légère bien venue.  Le set de 35 minutes se clôt traditionnellement sur un morceau plus accrocheur, Sexy Seventeen (politiquement incorrect donc) : on ne sait pas forcément quoi en dire, ça ne révolutionnera certes rien, mais c’est bien sympathique.

The Limiñanas, le plus grand groupe de Rock français actuel ? Ça se discute… même si Marie et Lionel s’en défendraient certainement. En tout cas, une superbe expression de ce que peut être l’éthique rock’n’roll au milieu d’un siècle qui semble chaque jour balancer un peu plus l’éthique par la fenêtre. Un couple « normal » qui joue une musique qui devrait être « normale » dans un monde meilleur. Ou plutôt, comme me disait Clem l’autre jour, des gens « vrais ». Ce qui fait immédiatement sonner leur musique différemment, et la rend vraiment… exceptionnelle.

« Les morceaux sont construits sur la répétition obstinée d’un riff, d’une pulsation, si quelque chose de l’origine garage rock »

The Limiñanas au Trianon (Paris) jeudi 29 mars - Photo Eric Debarnot

20h45 : The Limiñanas ne sont plus un duo, ce soir ils sont sept (7 !!) sur scène. Au premier plan, autour de Marie dont le petit kit est planté glorieusement en plein milieu, et de Lionel, un chanteur à droite, une chanteuse à gauche, puisque Marie et Lionel ne chantent pas, rappelons-le. Derrière ce quatuor, pas moins que deux guitaristes et un bassiste : ce soir, réjouissons-nous, amateurs de gros son (trois guitares électriques à la foi sur certains morceaux, ça décoiffe !), on ne fera pas dans le minimalisme !

Et tout de suite, la version puissante de Ouverture qui euh… ouvre le set, et on sent qu’on est partis pour un grand moment de transe rock’n’rollienne. La batterie de Marie est – stéréotype ultime – un cœur qui bat, violemment, et crée une pulsion vitale sur laquelle le déluge de guitare peut s’abattre. Le Trianon tout entier a commencé à vibrer, à osciller : un coup d’œil derrière moi le confirme, les balcons sont déjà largement debout. Si la structure de la musique des Limiñanas est binaire, basiquement binaire diraient ceux qui ne comprennent pas, si les morceaux sont construits sur la répétition obstinée d’un riff, d’une pulsation, si quelque chose de l’origine « garage rock » perdure indiscutablement, il y a aussi à l’œuvre une beauté terrassante. Une beauté pas aussi perceptible sur disque, mais qui éclabousse ce soir tout le public. Qui crée presque instantanément une sorte de cocon de bonheur au sein duquel on danse, danse, danse…

The Limiñanas et Bertrand Belin au Trianon (Paris) jeudi 29 mars - Photo Eric Debarnot

« Arrive justement le fameux Dimanche et voici Bertrand Belin qui apparaît comme par magie sur scène à la satisfaction générale »

Peu de spectacle sur la scène : les lumières sont basses, Lionel est concentré sur sa guitare, seule la chevelure rouge de Marie – et son demi-sourire – attire les regards. Au second plan, pourtant, ça s’active furieusement, ça saute partout : les trois musiciens se donnent à fond, prenant un plaisir visible à construire cette sorte de structure sonique qui nous accueille tous généreusement. Au fond, une estrade, éclairée, elle, sur laquelle le personnage énigmatique du clip de Dimanche (costar-cravate un peu ringard) vient se déhancher. Arrive justement le fameux Dimanche et voici Bertrand Belin qui apparaît comme par magie sur scène à la satisfaction générale… même si sa voix, sous-mixée, n’impressionnera pas comme sur l’album… On se rattrape avec une superbe version de The Gift (bon, Peter Hook n’est pas là, lui, il ne fallait pas rêver !), et la tension et l’enthousiasme ne cessent de monter. La musique des Limiñanas n’explose jamais complètement, ce qui peut en frustrer certain : non, le principe est bien de se laisser aller à vibrer de bonheur dans ce tourbillon métronomique dont on voudrait qu’il ne cesse jamais. Avec quand même des pulsions rock garage, donc, qui m’évoquent occasionnellement nos chers Cramps. Et aussi des soieries pop qui enjolivent les chansons.

The Limiñanas et Anton Newcombe au Trianon (Paris) jeudi 29 mars - Photo Eric Debarnot

Anton Newcombe est bel et bien là, lui, pour chanter Istanbul is Sleepy, et est évidemment accueilli par une ovation : ce cercle d’amis fidèles qui entourent notre couple de Cabestany témoigne que nous ne sommes pas tout-à-fait dans le fonctionnement normal du show biz. Et c’est Emmanuelle Seigner qui succède à Anton pour chanter l’entêtant Shadow People ! Nous sommes gâtés ce soir… A partir de là, on est et on reste dans l’excellence permanente. On n’a pas vu le temps passer quand le groupe se retire après guère plus d’une heure dix de set !

« Le premier rappel se termine sur une version littéralement dantesque de Gloria, et la vieille scie des Them resplendit ce soir comme si elle avait été composée la semaine dernière tout près des Pyrénées. »

Heureusement, les rappels seront généreux : d’abord une rupture de ton avec la jolie comptine psychédélique de Pink Flamingos, puis un retour au Rock pur et dur avec une version habitée (et chantée par Emmanuelle) du Russian Roulette des regrettés Lords of the New Church : bon, admettons que la nostalgie a joué à plein pour moi, et n’en parlons plus ! Le premier rappel se termine sur une version littéralement dantesque de Gloria, et la vieille scie des Them resplendit ce soir comme si elle avait été composée la semaine dernière tout près des Pyrénées. Bien sûr, on braille tous « G-L-O-R-I-A, Gloria », mais ce qui est important, c’est que, alors que sur la scène les musiciens tentent de franchir le mur du son, on sent, oui on sent que… NOTRE PUTAIN DE VIE VIENT D’ETRE SAUVEE, ONCE AGAIN, PAR LE ROCK’N’ROLL !!! Et c’est un putain de soulagement de sentir ça de nouveau.
Le second rappel est aussi intense, mais beaucoup trop court, et nous laissera en train de réclamer, encore et encore, un retour du groupe qui ne reviendra pas…

On sort du Trianon ce soir complètement revivifiés par cette longue décharge de percussions et d’électricité. Imaginez ça, un groupe français, oui, français, capable de nous offrir ce genre d’extase ! Oui, quelque fois, la vie est un miracle..!

The Limiñanas Emmanuel Seigner - Bertrand Belin au Trianon (Paris) jeudi 29 mars - Photo Eric Debarnot

Texte et photos © Eric Debarnot

La setlist du concert de The Limiñanas :

Ouverture. (Shadow People – 2018)
Malamore (Malamore – 2016)
Down Underground (The Limiñanas – 2010)
Prisunic (Malamore – 2016)
Tigre du bengale (The Limiñanas – 2010)
Dimanche (with Bertrand Belin) (Shadow People – 2018)
The Gift (Shadow People – 2018)
Funeral Baby (The Limiñanas – 2010)
Crank
Garden of Love (Malamore – 2016)
AF3458 (Crystal Anis – 2012)
Istambul is sleepy (with Anton Newcombe) (Shadow People – 2018)
Shadow people (with Emmanuelle Seigner) (Shadow People – 2018)
One Of Us, One Of Us, One Of Us… (Traité de guitarres triolectriques – 2015)
Stella Star (Traité de guitarres triolectriques – 2015)
Can
Betty and Johnny (Crystal Anis – 2012)
Encore:
Pink Flamingos (Shadow People – 2018)
Russian Roulette (The Lords of the New Church cover) (with Emmanuelle Seigner)
Angels and Devils
Gloria (Them cover)
Encore 2:
The Train Creep A-Loopin (Malamore – 2016)

Un concert à revivre en entier sur Arte Concerts

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2 Commentaires sur "[Live Report] La transe rock’n’rollienne des Limiñanas au Trianon à Paris"

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Rodolphe
Invité

Angels and Devils, reprise d’Echo & the bunnymen, nan ?

P16D4
Invité

Un duo à la ville certes, mais sur scène ou en studio toujours bien plus nombreux… et l’excellente chanteuse les accompagne depuis au minimum Malamore…. Sinon « Angels & Devils » affirmatif Echo & The Bunnymen 1984. Merci pour le feedback qui retranscrit très bien l’ambiance générale du concert.