Le grand échec de l’adaptation de « L’Alieniste » de Caleb Carr

Ou comment se prendre les pieds dans le tapis avec l’adaptation de L’Alieniste, roman de Caleb Carr sorti en 1994 qui promettait pourtant son lot de frissons et de terreur.

Imaginez Seven retransposé dans le New York du 19ème finissant, ses rues interlopes qui évoquent le White Chapel de Jack The Ripper. Imaginez Laszlo Kreizler, jeune aliéniste hanté par son passé, une espèce de chaînon manquant entre Auguste Dupin et Sherlock Holmes. Comme toujours, le héros est flanqué d’un alter-ego, lui servant de faire-valoir, ici c’est le Dandy John Schuyler Moore. Le roman de Caleb Carr sorti en 1994 est ce genre de livre qui se dévore d’une traite, du pur plaisir de lecteur. On sait bien que l’on ne lit pas de la grande littérature mais on est emporté par le talent de conteur. Sur le papier, l’adaptation de ce roman au cinéma ou, dans le cas présent, en série était inratable. Pourtant, cet aliéniste ressemble bien plus à un véritable échec.

Comment peut-on à ce point passer à côté d’une intrigue pourtant originellement diablement bien ficelée et déroutante ?

On ira sans doute chercher quelques éléments d’explication dans le choix du casting. Daniel Brühl qui prend les traits du génial aliéniste est bien trop lisse pour permettre de retranscrire la part de mystère du héros. Depuis toujours, on a cette désagréable impression de glisser comme sur du savon sur l’image de l’acteur allemand. Il est tellement transparent qu’il ne laisse que peu de souvenirs à l’écran. On reconnaîtra volontiers tout le charme de la délicieuse Dakota Fanning mais sans doute bien trop jeune pour le rôle. Il n’y a guère que Luke Evans qui tire de temps en temps son épingle du jeu avec son physique à la Dominic West. On retiendra les présences de ce second couteau de la série TV qu’est Michael Ironside ou encore l’ancien Buffalo Bill du Silence Des Agneaux Ted Levine. On reprochera un sur jeu assez agaçant sur la durée des 10 épisodes et une mise en scène plutôt convenue pour ne pas dire académique. D’autant plus surprenant quand on sait que le génial John Sayles a travaillé sur les scénari.

La reconstruction est soignée, on sent le côté poisseux de ces bas-quartiers où misère et prostitution enfantine se côtoient. Pourtant, on n’y croit jamais malgré quelques étincelles dans cette ambiance gothique qui part souvent dans des climatiques ampoulées car bien trop appuyées.Dans ses meilleurs moments, la série évoque Penny Dreadful et dans ses moins bons un roman raté de Barbara Cartland qui aurait abusé de son infusion chargée en vieux Whisky.

Car le principal reproche que l’on peut faire à L’Aliéniste en tant que série, c’est de tomber dans le piège de la romance. Vous savez, vous avez une histoire passionnante mais vous la sabotez en voulant ajouter une part d’humanité supplémentaire avec des histoires d’amour qui s’entrecroisent. C’est précisément dans ces instants-là que la série se perd et nous perd au passage. Que de scènes ridicules pour ne pas dire guimauves entre Dakota Fanning et Luke Evans. C’est dispensable et cela n’apporte rien à l’intrigue, au contraire cela l’alourdit. On profitera pour se consoler de la vision superbe de Q’Orianka Kilcher dont on se rappelle encore la présence évanescente en Pocahontas dans Le Nouveau Monde de Terrence Malick. Malheureusement c’est bien peu, eu égard à la hauteur de notre déception.

Comment réussir à donner une intrigue haletante dans les pages d’un roman une impression de prévisibilité à ce point ? On voit venir les coups de théâtre à 10 kilomètres, les résolutions de grands drames intimes. Au bout de ces 10 épisodes, on sent monter en nous cette phrase qui dit tout :

« Tout ça pour ça ».

Pour se sortir de ce désarroi, on ne saura trop conseiller l’adaptation, elle-réussie de The Terror, roman de Dan Simmons qui retrace de manière fantastique et romancée le calvaire de l’expédition polaire de 1845 à la recherche du passage du Nord-Ouest commandée par Sir John Franklin et assisté par Francis Crozier. Il y a tout au long de ce récit un souffle épique et un rythme qui manquent cruellement à L’Aliéniste.

Les réalisateurs semblent ne pas trouver de ton d’ensemble à ces dix épisodes qui naviguent à vue entre eau de rose et gore poli. L’Aliéniste ressemble finalement plus à un divertissement familial qu’à un thriller totalement effrayant. Entre la mièvrerie et les atermoiements existentiels à trois sous des personnages, L’Aliéniste s’égare et dérape. Bien sûr les quelques scènes de reconstitutions des cadavres choqueront les plus sensibles mais on n’est jamais emporté par le suspens, on ne s’attache pas non plus à ces personnages dessinés à trop gros traits. Chacun d’entre eux ressemble plus à un stéréotype qu’autre chose. JP Morgan joué par Ironside qui culmine dans l’amoncellement de clichés sur le bourgeois forcément corrompu, le Capitaine de police Connor d’origine irlandaise joué par David Wilmot qui est forcément un alcoolique notoire. La demoiselle incarnée par Dakota Fanning d’avoir un passé lourd de secrets comme Laszlo Kreizler à qui Daniel Brühl ne parvient jamais à insuffler le moindre soupçon d’énigme.

Tout au long de cette série, on se balade dans une théorie freudienne mal digérée, celle de tuer le père.L’intrigue, elle-même, est aussi brumeuse que les rues de New York, on ne suit pas vraiment pas le raisonnement dans la résolution de l’affaire. Etrange paradoxe donc que d’être à la fois cousu de fil blanc et confus.

Espérons que si par hasard, les scénaristes de L’Aliéniste décident d’adapter la suite des aventures de Laszlo Kreizler qu’ils trouvent enfin l’esprit qui se dégage des romans sombrissimes mais fascinants de Caleb Carr.

Greg Bod

L’Aliéniste
Série américaine créée par Hossein Amini
Avec Daniel Brühl, Dakota Fanning, Luke Evans…
10 épisodes de cinquante-cinq minutes environ
Mise en ligne le 19 avril 2018 sur Netflix

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