Brigitte Fontaine & Areski Belkacem, entre eux et nous

Le double albumVous et nous de Brigitte Fontaine & Areski Belkacem, réédité 40 ans après sa sortie, reste intemporel. Il nous invite à la poésie et à la révolte en 33 chansons.

Brigitte Fontaine & Areski Belkacem

Oui, cela se passe entre eux et nous. Et que dire de ce couple singulier ayant traversé tant de décennies sans oublier de se réinventer sans cesse dans le miroir de l’époque tout en restant lui-même ? La série des albums des années 70 n’a pas d’équivalent dans le paysage musical occidental. Une telle fusion entre deux êtres, entre deux âmes, entre deux créateurs aussi visionnaires est un miracle qui n’est pas prêt de se reproduire. Cette rencontre entre Areski et Brigitte a provoqué quelques fulgurances que certains ont eu la chance de connaître sur scène. Sur disque, il s’agit du tremblement prophétique né de  la fin des années 60 et qui a fait l’effet d’une boule de feu traversant l’ensemble des années 70. Cette beauté protéiforme et singulière nous parvient à nouveau grâce à la réédition de la maison Kythibong qui 40 ans après Saravah  nous invite à rouvrir cette boîte de pandore tout à la fois politique, poétique, surréaliste, extralucide. Oui nous sommes bien dans ce que l’on pourrait appeler un album total. Tout y est. Le politique est dans le poétique. Un peu à la manière d’un Prévert qui aurait flirté avec le surréalisme avant de réaliser que la beauté résidait peut-être en la banalité des choses. Et la poésie dans le politique : cette maison du silence qu’évoque Brigitte Fontaine comme s’il s’agissait d’un ventre maternel et protecteur que l’on habite pour se protéger de la violence du dehors. « Des amis viennent, je peux les toucher. Je suis triste et émerveillée. Le silence, je garde le silence, j’habite là, je le peux, c’est la dernière maison de la terre ». Un brûlot comme Patriarcat est d’une telle modernité que l’on pourrait le ressortir aujourd’hui sans problème comme un morceau slam ou rap. De plus, l’électronique de la composition le rend profondément intemporel. Et la puissance du texte nous rappelle que peu de choses ont changé et qu’il faudra encore ouvrir sa gueule sur les sujets qui fâchent. « Il n’y a pas d’homme de gauche. Quand il s’agit de femmes, il n’y a que des hommes de droite ».

Musicalement, Areski Belkacem a la hardiesse de ne négliger aucune piste créative pour aborder ses compositions. La folk, parfois classique, rencontre le plus souvent des instrumentations orientalistes, venant tout droit de Kabylie. La douceur du chant nous amène à penser qu’il pourrait s’agir aussi d’une chanson pour enfant, comme Le repas des dromadaires qui nous accompagne avec tendresse vers le sommeil sans oublier de nous dire des choses importantes, au creux de l’oreille : « Il y avait des œufs dans les paniers, il y avait du grain dans les greniers, il y avait des grand-mères qui commettaient l’adultère ». Et puis, nous sommes éveillés d’un coup par des envolées bruitistes, relevant quasiment de la musique concrète et puis revient la mélodie rassurante qui nous dit que nous sommes bien dans un album de chanson pure. Et certaines de nous enfoncer des poignards dans le cœur comme dans « Je t’aimerai » dont il y a ici deux versions. « Je t’aimerai un soir que les blés seront mûrs, je t’aimerai un soir que la mer sera douce, je t’aimerai un soir que mon cœur sera sûr, que ma mort attendra assise sur la mousse ».

Dionys Décrevel

De ce « Vous et nous », existait deux versions sorties en 1977. Une version courte de 12 titres et ce double album de 33 compositions.

Brigitte Fontaine et Areski Belkacem – Vous et nous
1977 chez Saravah – Réédition 2018 chez Kythibong

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