[Live Report] Par un beau samedi estival au Festival Beauregard : IDLES, Flavien Berger, Ben Harper et The Hives

Si la Normandie n’est même plus un refuge sûr contre les températures extrêmes, le Rock y a toujours droit de cité, en particulier au Festival Beauregard. Compte-rendu d’un samedi mémorable…

THE HIVES – HEROUVILLE SAINT CLAIR – Chateau de Beauregard

Le festival de Beauregard a la cote : sa localisation dans le parc d’un château – pas extraordinaire, le château, mais peu importe – au cœur d’une Normandie qui résiste plus ou moins à la canicule d’étés de plus en plus extrêmes, sa fidélité à une programmation largement Rock alors que nombre de gros mastodontes de l’été ont lâché notre musique pour profiter de l’engouement de la jeunesse pour le R&B, le rap ou l’electro festive, son positionnement mainstream qui déçoit certes les puristes mais attire les familles provinciales, lui garantissent un succès pérenne. On pourra se plaindre de la course d’obstacles qu’est l’accès en voiture au parking public, de la longue, longue marche jusqu’à l’entrée du site, et plus encore du systématisme d’une alternance des sets entre deux grosses scènes pourtant situées à une distance suffisante pour autoriser une superposition et donc plus de richesse dans la programmation. Mais bon, tout cela est une affaire d’opinion…

17h05 : il fait plus de 30 degrés ce samedi quand on arrive enfin devant la Scène Beauregard, moins d’une demi-heure avant le démarrage du set de IDLES. Le soleil cuisant et surtout les tourbillons de poussière soulevée par les danseurs dans le moshpit ne vont pas jouer en faveur de nos très chers punks militants, mais il faut reconnaître qu’ils vont mettre leur habituel cœur à l’ouvrage : harangues politiques brèves mais bien senties – comme d’habitude – sur l’immigration bienvenue et sur le machisme toxique, descentes régulières dans la foule des deux guitaristes, setlist courte se concentrant sur les nouveaux classiques du groupe (de 1049 Gotho à Samaritans, en passant par Mother et Danny Nedelko, que du bonheur…), IDLES reste un impeccable pourvoyeur de rage engagée en toutes circonstances. Reste un vague sentiment que la machine tourne un peu à vide, sans grâce particulière : est-ce l’absence de l’ouverture dantesque de Colossus, remplacée par un Heel / Heal moins singulier ? Est-ce une durée d’un set en deçà du temps prévu initialement pour le groupe ? Est-ce le sentiment que le final bruitiste de Rottweiler aurait aisément pu être amplifié/ prolongé ? C’est sans doute aussi l’effet de la chaleur et peut-être de l’usure d’une trop longue tournée…

18h05 : on court à travers le parc, zigzagant entre les festivaliers effondrés à l’ombre des arbres séculaires, une bière à la main, pour ne pas manquer le début du set de Flavien Berger sur la Scène John, et on arrive dieu merci à temps, et même pas trop mal placés. Flavien est donc seul sur scène au milieu de ses machines, mais semble entouré d’une cohorte de fantômes pivotants qui ajoutent une touche d’étrangeté. Très rapidement, pour qui ne connaîtrait pas sa musique, il est facile de saisir l’alternance subtile entre pop française sensible – Daho, un peu, non ? – et accélérations technos. Avec des interventions assez décalées de Flavien entre deux morceaux… sur les applaudissements comme mode de rémunération de l’artiste, ou bien la nécessité de prononcer des phrases signifiantes quand on ne sait pas trop quoi dire… On a assez vite l’impression que tout cela reste comme bridé, que le set ne décolle jamais, que Berger tient à garder le contrôle tout en nous assurant de son intelligence et de sa lucidité vi à vis du spectacle qu’il offre. Un peu comme lorsque les draps sont finalement retirés des fantômes, ils ne dévoilent que de tristes machines en plexiglas : trop d’intellectualisation et de second degré tuent l’émotion. Sur la fin du set, cela devient même frustrant tant on aurait envie que Berger lâche les beats et accepte de nous donner du plaisir. J’entends à côté de moi quelqu’un s’extasier sur la « perfection » de ce concert. Je comprends comment on peut dire ça, mais où sont passées l’émotion et l’excitation ?

Le temps de se restaurer et de s’hydrater, il est temps de se rapprocher à nouveau de la Scène Beauregard pour s’assurer une place correcte pour le concert de Ben Harper, concert pour lequel une bonne partie du public plus… mature, on va dire, est venue. Cela nous permet d’assister aux derniers morceaux d’un groupe de rap français pour ados, Columbine… Et donc de réfléchir au fossé générationnel – certes inévitable – qui se creuse entre nous et nos enfants / petits-enfants. Honnêtement, nous avons trouvé Columbine consternant, avec ces voix vocodées, ces textes simplistes et cette absence complète de la moindre musicalité. Mais bon, toutes les jeunes filles autour de nous paraissaient très satisfaites.

21h20 : Plus trace nulle part des ados en transe devant Columbine, la moyenne d’âge des spectateurs a dû être au moins multipliée par 2,5… mais la ferveur n’a pas diminué. Une ferveur que nous ne partageons pas a priori pour Ben Harper, cet artiste américain dont l’engagement force l’admiration, mais dont la musique nous a toujours semblé un brin trop respectueuse des traditions : eh bien, nous avions complètement tort, n’ayons aucune honte à l’avouer ! Car Ben Harper & The Innocent Criminals nous ont offert un set d’une fantastique générosité, une célébration magnifique du blues et du rock (on va dire…) traditionnels, qui nous a même par instants émus jusqu’aux larmes. Ben commence donc son set assis, son instrument sur les genoux, son éternel chapeau enfoncé sur le crâne, ce qui n’est pas le spectacle plus excitant qui soit… Sauf que les sons qu’il tire de sa guitare / pedal steel sont hallucinants : c’est comme si le Blues éternel se matérialisait littéralement devant nous, c’est à en rester muet de saisissement, mais avec un grand sourire en travers du visage.

Et les quatre premiers morceaux qu’il va interpréter, tous extraits de ses grands albums des années 90, constituent une expérience quasi mystique. L’incroyable virtuosité musicale de Ben et de ses trois musiciens – dont un bassiste qui ne paye pas de mine mais va nous clouer au sol, et en plus chanter divinement lorsque Ben lui laissera le micro, et un percussionniste expansif et rayonnant qui gagne rapidement le cœur de tous les spectateurs – nous rappelle, au cas où notre monde machines et de productions standardisées nous l’ait fait oublier – combien un GRAND musicien, armé de son seul instrument, peut nous toucher en plein cœur. Je me permets une réflexion iconoclaste, oui, encore une : je me dis d’un coup que ce que réalise Ben Harper ce soir durant une vingtaine de minutes parfaites, c’est ce après quoi Jack White court depuis toujours et n’atteint jamais totalement.

Le concert ne va pas rester durant une heure à des hauteurs aussi stratosphériques, et Ben va d’abord nous amuser avec un duel / dialogue entre sa guitare et la basse, puis alléger l’atmosphère avec des chansons plus dansantes, plus Rock, transformant la fin de son concert en une sorte de fête générale bienveillante. D’ailleurs Diamonds on the Inside est le parfait résumé de la générosité et de l’optimisme de ce grand monsieur, qui s’obstine à vouloir trouver des diamants dans chacun d’entre nous. Beaucoup d’émotion au final dans ce concert aussi divin musicalement qu’humain spirituellement. Il va nous falloir revoir Ben Harper très vite pour vérifier que nous n’avons pas rêvé, ce soir, à Beauregard…

23h40 : Sept ans déjà depuis la sortie de Lex Hive, le dernier album en date de The Hives, nos punks suédois préférés, un délai inhabituel mêle pour ce groupe qui brille surtout sur scène et n’a jamais été très productif en studio. Heureusement, des tournées incessantes permettent de ne pas être inquiets quant à leur capacité à continuer de perpétuer – sans faiblir depuis 1989 – la célébration du rock’n’roll dans ce qu’il a de plus énervé et pourtant réjouissant, une sorte de rock garage qui serait sorti des ruelles mal famées pour exploser sous les sunlights. D’ailleurs qui aurait pu nourrir quelque préoccupation se voit immédiatement rassuré dès les premiers accords de Come On!, pétulante et brève déclaration d’intention que le groupe utilise pour atomiser le public en une minute montre en main depuis Lex Hive. Ambiance classiquement noire et blanche (avec une touche de rouge), vestes blanches et pantalons noirs, chaussures cirées et coiffures impeccables, sans même parler du fait que le temps semble avoir si peu de prise sur Howlin’ Pelle Almqvist et Nicholaus Arson : The Hives sont là, superbement là, ce soir, et il est humainement impossible de ne pas hurler notre plaisir dans la nuit. P… ! Qu’est-ce que ça fait du bien ! Les trois quarts du public sont déjà excités comme des poux, et nous ne sommes pas en reste : c’est la délicieuse grande claque du rock’n’roll ! C’est à peine si on remarque le replacement de Dr. Matt Destruction à la basse par un nouveau « Hive » parfaitement narquois et pince-sans-rire, et le fait que Chris Dangerous a cédé sa place à un batteur « de tournée » (Joe Castillo, ex-Queens of the Stone Age, quand même !), tant le show reste identique : chez tous les autres, cette permanence s’apparenterait à une stagnation et serait critiquable, chez les Hives, c’est une merveilleuse preuve de la résilience de la (punk) rock’n’roll attitude. Walk Idiot Walk nous voit tous brailler de tous nos poumons, tandis que Nicholaus et Pelle viennent alternativement faire le show sur l’avancée de la scène, au milieu du public de Beauregard nageant dans le bonheur.

Main Offender fait encore monter la pression, et, avant de rentrer dans la partie moins hystérique (encore que…) du set, Pelle permet au groupe de reprendre son souffle en se lançant dans son habituelle interprétation d’animateur fanfaron. Le voilà donc qui fait crier alternativement les « madames » et les « monsieurs », puis les deux ensemble, dans son français approximatif mais généreux : moi qui ai également vu le groupe sur scène au Brésil et en Espagne, je peux témoigner qu’il fait des efforts identiques dans chaque pays avec la langue locale : un showman, un vrai ! D’ailleurs, descendu au contact du public, Pelle me repère au premier rang et me fait chanter, non pardon, glapir dans son micro : un joli souvenir de plus pour moi. Good Samaritan est un single récent que peu de gens connaissent encore, mais fonctionne parfaitement bien, avant qu’on attaque la dernière ligne droite de la soirée – eh oui, une heure seulement de concert, ça exige une set list bien ramassée ! – avec l’une de leurs chansons les plus éblouissantes, Won’t Be Long, le genre de mélodie enivrante qui nous restera en tête jusqu’au lendemain.

Pelle nous rappelle que si la région où nous sommes s’appelle la Normandie, c’est bien parce que les North Men sont venus il y a bien des siècles « s’unir » à nous (et nous pas nous envahir, attention !). Bien vu ! Hate to Say I Told You So reste le brûlot ultime, mais la toute nouvelle – et très heavy – I’m Alive fonctionne tout aussi bien. Il est temps de faire exploser la dernière bombe, avec le rituel assis-debout de Tick Tick Boom : tout le monde, groupe et public, sort de là heureux et exténué, sans remords ni regrets. Les Hives restent, envers et contre toute attente, ce qui se fait de mieux en termes de plaisir simple dans le domaine de la musique qui fait du bruit. On leur souhaite, et on nous souhaite à nous tous, une longue existence !

Difficile après ça de poursuivre le festival, et ce d’autant que la température a chuté d’une bonne quinzaine de degrés dans les dernières deux heures. Les plus courageux iront continuer la fête avec Mogwai, et ils auront sans doute raison de le faire : c’était un beau samedi à Beauregard, et pourquoi devrait-il prendre fin ?

Photos : Robert Gil
Texte : Eric Debarnot

La setlist du concert de IDLES :
Heel/ Heal (Brutalism – 2017)
Never Fight a Man With a Perm (Joy as an Act of Resistance – 2018)
Mother (Brutalism – 2017)
Faith in the City (Brutalism – 2017)
1049 Gotho (Brutalism – 2017)
Divide & Conquer (Brutalism – 2017)
Love Song (Joy as an Act of Resistance – 2018)
Danny Nedelko (Joy as an Act of Resistance – 2018)
Samaritans (Joy as an Act of Resistance – 2018)
Rottweiler (Joy as an Act of Resistance – 2018)

Les musiciens de Ben Harper & The Innocent Criminals sur scène :
Ben Harper – vocals, guitars
Leon Mobley – percussions
Oliver Charles – drums
Juan Nelson – bass guitar

La setlist du concert de Ben Harper & The Innocent Criminals :
The Will to Live (The Will to Live – 1997)
Burn One Down (Fight for Your Mind – 1995)
Whipping Boy (Chris Darrow cover) (Welcome to the Cruel World – 1994)
Fight for Your Mind (Fight for Your Mind – 1995)
Them Changes (Buddy Miles cover)
Keep It Together (So I Can Fall Apart) (White Lies for Dark Times – 2009)
Please Bleed (Burn to Shine – 1999)
Walk Away (Welcome to the Cruel World – 1994)
Diamonds on the Inside (Diamond on the Inside – 2003)
Machine Gun (Band of Gypsys cover)
Superstition (Stevie Wonder cover)

Les musiciens de The Hives sur scène :
Howlin’ Pelle Almqvist (Per Almqvist) – lead vocals
Nicholaus Arson (Niklas Almqvist) – guitar, backing vocals
Vigilante Carlstroem (Mikael Karlsson) – guitar, backing vocals
Joe Castillo – drums
The Johan and Only (Johan Gustafsson) – bass guitar

La setlist du concert de The Hives :
Come On! (Lex Hives – 2012)
Walk Idiot Walk (Tyrannosaurus Hives – 2004)
Main Offender (Veni Vidi Vicious – 2000)
Paint a Picture
Go Right Ahead (Lex Hives – 2012)
Good Samaritan
Take Back the Toys (Lex Hives – 2012)
Won’t Be Long (The Black and White Album – 2007)
Hate to Say I Told You So (Veni Vidi Vicious – 2000)
I’m Alive (Single – 2019)
Tick Tick Boom (The Black and White Album – 2007)

Poster un Commentaire

avatar

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

  Souscrire  
Me notifier des