Owen, l’un des meilleurs mélodistes américains sort “The Avalanche”

L’américain Mike Kinsella reste bien trop méconnu sous son alias Owen. Pourtant, The Avalanche, son dixième album solo, est tout aussi beau que les autres déjà sortis, à ranger aux côtés d’un Carrie And Lowell ou d’un Figure 8, soit une suite de simples et sublimes chansons à la fois incarnées et immédiatement modestes.

Crédit Photo : Chris Strong

Il est bien difficile de comprendre pourquoi tel ou tel disque rencontre son public et pourquoi tel autre ne reçoit qu’indifférence ou mépris. On ne s’attardera pas ici sur les gloires éphémères gonflées à l’hélium qui n’ont pour vertu que d’essouffler bien vite et de tomber encore plus vite comme un soufflet qui ne prend pas. Combien de succès et de hypes injustifiées pour nombre de grands disques injustement mésestimés ou délaissés. On pourrait en citer au kilomètre des musiciens qui continuent de prêcher dans un désert toujours plus vaste des compositions pourtant remarquables, touchées le plus souvent par la grâce. Et si justement  cette grâce naissait de cette indifférence croissante, que cette indifférence lâchait tous les barrages émotionnels.

C’est peut-être là que réside un semblant d’explication face à cet anonymat de la discographie pourtant exemplaire de Mike Kinsella alias Owen. La faute sans doute également à sa volonté à se vouloir impalpable ou encore inclassable. Lui qui fuit de projet en projet toute tentative à chercher à l’enfermer dans un genre ou une étiquette. Lui qui officie aussi bien sous l’égide d’American Football dans une dimension Pop Progressive ou encore sous l’identité de Joan Of Arc plus Math Rock ou l’identité Emo Core de Owls. Owen est son versant le plus mélodique et le plus mélancolique.

The Avalanche est déjà le dixième disque de Owen et ne dépareille absolument pas avec les autres albums de sa discographie, on y retrouve un même Folk familier mais en même temps singulier, porté vers une ligne claire sans jamais se refuser toutefois des complexités harmoniques à l’image de l’inaugural A New Muse qui malaxe des matières visiblement héritées de ses expériences Math Rock avec Joan Of Arc. Une chanson d’Owen ne ressemble pas aux autres, il s’y cache une espèce de surprise permanente, une imprévisibilité propice à la dérive. Depuis ses débuts sous ce nom, Mike Kinsella a entamé un voyage et un périple qui l’a mené de la simplicité vers la sophistication, de l’épure vers l’abrasion.  The Avalanche prolonge les recherches entamées sur The King Of Whys (2016), glissant ici et là des références et autres clins d’œil à d’anciens morceaux, Dead For Days faisant écho au sublime Lost sur le disque précédent.

Mike Kinsella tire de la faiblesse de sa voix tous les atouts qui rendent The Avalanche d’une empathie absolue ne cherchant ni à point trop briller ni à trop user de l’esquive. Il se montre tel qu’en lui-même avec ses failles et ses accidents, comme une belle femme au petit matin.

Pour autant, Mike Kinsella n’en oublie pas de briller de tous les feux qu’il peut à l’image de On With The Snow où l’on jurerait entendre les guitares de Johnny Marr, où la voix d’Owen prend des accents à la Morrissey. Kinsella parvient à créer des hymnes à la fois épiques et modestes nourris d’une profonde tristesse qui ne s’exprime jamais vraiment mais reste là à l’arrière-plan comme pour mieux perturber la perspective.  Il y a depuis toujours chez Mike Kinsella et plus particulièrement avec Owen cette mélancolie solaire que l’on retrouve dans certains disques de The The, celle entendue en particulier sur Dusk (1993). Sauf que Kinsella apporte à des structures proches d’un Slow Emotion Replay des aspirations pour les grands espaces et la Country. Prenez The Contours ou encore I Should’Ve Known et vous y entendrez cet étrange mariage entre classicisme Pop et nuances Country.

Tout au long de The Avalanche, Mike Kinsella semble porté par la grâce avec en point d’orgue le sublime Mom And Dead hanté par les menaces et le climat électrique comme cette chape de chaleur subite juste avant un orage, comme ce temps suspendu avant la grande tempête, comme cette tragédie qui se cache toujours derrière la douceur.  Accompagné de KC Dalager de Now Now sur ce titre, l’américain nous bouleverse avec cette déclaration d’amour filial pudique à son père récemment disparu. C’est peut-être que l’on peut situer la différence entre les autres projets de Mike Kinsella, avec American Football, Owls ou encore Joan Of Arc, il se complaît dans une abstraction distante, avec Owen, il est au plus prés de l’intime, n’hésitant pas à se faire frontal dans le propos, se remémorant son frère découvrant le corps inanimé de son père et s’imaginant lui-même décédé. Cette sincérité et cette absence de filtre dans les choses dites ne nous font jamais totalement basculer dans la gêne ou dans le voyeurisme car Owen parle des craintes universelles, des petites comme des grandes. Ces chansons sont à la fois déversoirs et catharsis. Il suffit de suivre le propos caché dans Headphoned ou Wanting And Willing pour s’en convaincre.

Pourtant déjà auteur d’une discographie exemplaire, Mike Kinsella signe avec The Avalanche son meilleur disque sous l’alias Owen, un album que l’on qualifierait de chef d’oeuvre même si le terme ne semble pas convenir à  quelque chose qui s’apparente plus à un ami qui saura être fidèle dans les bons et les moins bons moments, un disque-miroir de nos petits travers et de nos autres incertitudes. The Avalanche est un disque généreux qui ne nous épargne jamais, qui sait se faire immédiat et accessible mais qui sait aussi prendre son temps et ne se délester de ses multiples richesses qu’au compte-gouttes, c’est aussi un disque courageux qui offre son plus beau jour en conclusion avec le magnifique I Go Ego.

Mike Kinsella continuera-t-il de traverser un chemin pavé d’indifférence ou rencontrera-t-il enfin son public par chez nous ? La décision est entre vos mains et The Avalanche est sans aucun doute la plus belle proposition pour pénétrer dans l’univers d’un des meilleurs mélodistes américains.

Greg Bod

Owen – The Avalanche
Label : Polyvinyl Records
Sortie le 19 juin 2020