La série catalane Cité des ombres ne se distingue pas particulièrement par son originalité scénaristique, mais présente l’intérêt de nous offrir une visite guidée de Barcelone, tant du point de vue touristique qu’urbanistique et politique.

Alors que le profil de l’Espagne est de plus en plus proéminent dans le « monde global du cinéma » (cette année 2025 l’a encore montré) comme celui des séries télévisées, Netflix continue, logiquement, d’investir assez massivement de l’autre côté des Pyrénées. Ce qui ne veut pas dire que tout ce qui vient en ce moment d’Espagne soit remarquable, et Cité des Ombres semble le genre de mini-série policière assez ordinaire que l’on « binge » vite et oublie tout aussi vite : un duo de policiers archétypique (lui, cabossé psychologiquement, fonctionnant à l’intuition ; elle, méthodique, rigoureuse et logique), une enquête policière calibrée autour de meurtres atroces, des rebondissements vus des dizaines de fois, avec les quelques petites scènes d’action qui vont bien pour secouer un téléspectateur qui aurait pu somnoler devant son écran en cette période de digestion difficile.

Présentée comme ça, Cité des ombres ne vend pas beaucoup de rêve. Ce serait pourtant dommage de faire l’impasse sur une série qui s’avère plus singulière qu’elle ne le paraît a priori. D’abord, et ce n’est pas une raison rationnelle, mais bien plutôt émotionnelle : les connaisseurs du cinéma espagnol ne voudront pas manquer ce qui sera l’une des dernières apparitions – et dans un beau rôle, qui plus est – de Verónica Echegui, une actrice très aimée par le public de son pays, prématurément décédée cette été. Son charisme est une fois encore frappant, et elle peut très bien constituer à elle seule une raison tout à fait valable de ne pas manquer Cité des ombres.
Mais la série, adaptée du roman de Aro Sáinz de la Maza, Le Bourreau de Gaudí, présente la particularité de faire d’une ville, Barcelone, son « grand » personnage : Ciudad de Sombras nous décrit et nous montre une ville sombre, bien éloigné de la moderne et agréable cité européenne qui nous est vendue depuis des décennies (depuis les JO de 1992, en fait). Le « vrai sujet » est la réurbanisation à marche forcée opérée pour les Jeux Olympiques, la gentrification actuelle (soit un problème général dans les capitales européennes) de la ville, le tout opéré – évidemment – au détriment et de la mémoire d’une ville dépouillée de tout ce qui n’était pas « attractif pour les touristes » dans son histoire, en se débarrassant par tous les moyens, même les plus inavouables, des classes sociales populaires. Et le tout, comme toujours, sur un fond politique de corruption et d’abus de pouvoir. Jorge Torregrossa parsème les 6 épisodes de vidéos d’époque témoignant de cette mutation rapide, et clairement monstrueuse, d’une ville qui a vendu son âme – et qui a trahi et abandonné ses habitants les plus fragiles – pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui.
Mais Barcelone, c’est aussi Gaudí, et l’intrigue repose autour de meurtres effectués dans ou autour des oeuvres du plus célèbre architecte catalan, chaque épisode étant intitulé d’après l’une de ses réalisations, de la Casa Milà – La Pedrera pour le premier à, évidemment, la Sagrada Familia pour le sixième. Le charme évident que dégagent les lieux filmés, en se basant sur cette idée « meurtres sur monuments », enrichit clairement l’histoire, et est cohérent avec le sujet de la série : le devoir de mémoire, ce qui reste par rapport à ce qui a disparu sous les coups des bulldozers, l’opposition entre beauté et violence. Il reste que, vu la renommée désormais universelle de Gaudí, on est parfois gêné par des aspects très « office du tourisme » de la série.
Disons que Cité des ombres avait le potentiel d’être beaucoup plus qu’une mini-série policière standard, et que ce potentiel n’est pas totalement exploité. Il reste toutefois suffisamment de choses intéressantes à l’écran pour qu’on ne la néglige pas comme un « autre produit Netflix ».
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Eric Debarnot
