Nos 50 albums préférés des années 80 : 21. Echo & The Bunnymen – Ocean Rain (1984)

Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, le plus bel album du plus grand groupe anglais des années 80 qui soit passé à côté du succès, Ocean Rain de Echo & The Bunnymen.

Echo 1984

Il n’est pas inutile de rappeler que l’histoire d’Echo & the Bunnymen a commencé, à la fin de l’été 1978, dans une ville qui sait ce que signifie placer la barre haut : Liverpool. Ian McCulloch et le guitariste Will Sergeant se rencontrent, commencent à composer ensemble avec une simple boîte à rythmes qu’ils baptisent affectueusement « Echo », puis recrutent le bassiste Les Pattinson, et, en 1980, le batteur Pete de Freitas. Leur premier album, Crocodiles (1980), reste ancré dans la jeune tradition « new wave », nourrie d’accents psychés du plus bel effet. Mais la musique du groupe va muer, au fil des années, vers quelque chose de plus cinématographique, de plus baroque. Porcupine (1983), leur troisième album, frôle déjà le chef d’œuvre vertigineux. Pourtant, le groupe va mal, les relations entre les quatre musiciens ne sont pas bonnes, et le succès espéré n’est toujours pas au rendez-vous. Porcupine offre néanmoins au groupe ses deux premiers singles consécutifs dans le Top 20 britannique, ce qui permet à Echo & the Bunnymen d’aborder le quatrième acte de leur carrière avec des ambitions nouvelles. Les journalistes britanniques, enthousiastes, prédisent un futur brillant au quatuor, qui végète dans l’ombre de U2 et Simple Minds. On sait malheureusement aujourd’hui que, en dépit de ventes toujours honorables, Echo & The Bunnymen ne réalisera jamais ce potentiel commercial indiscutable.

Ocean Rain frontOcean Rain est, selon Will Sergeant lui-même, un véritable « concept album », soit quelque chose de pas très « punk », pour tout dire.  « Nous savions que nous voulions l’enregistrer en France. Nous étions tous fans de Scott Walker, de Jacques Brel et de Love, particulièrement leurs titres avec orchestre. Nous voulions amener une atmosphère parisienne au disque. » Les chansons sont écrites tout au long de 1983 par Sergeant et McCulloch sur un magnétophone quatre-pistes installé chez Mac : ces démos disparaîtront malheureusement lors d’un cambriolage, et on peut toujours rêver à leur réapparition, néanmoins de moins en moins probable. Pour les arrangements orchestraux, ce ne sera pas un Français qui sera choisi, mais Adam Peters, jeune violoncelliste de 19 ans étudiant au Royal College of Music : en ligne avec la vision du groupe, il élaborera toutes les partitions et dirigera l’orchestre en studio. L’album est enregistré début 1984 au cours de sessions successives dans trois studios différents, à Liverpool, à Bath (au Crescent Studio), et en particulier à Paris au Studio des Dames avec un orchestre de 35 musiciens. Il est mixé par Gil Norton et le groupe lui-même, et est produit collectivement. Visuellement, la pochette s’inscrit dans la série inaugurée dès Crocodiles : après une forêt, une plage, une cascade gelée, voilà cette fois une rivière souterraine.

Ocean Rain back

Silver ouvre le bal avec des cordes qui nous emportent, et un texte pour le moins ambitieux et complexe, riche en allitérations : « Swung from a chandelier, my planet sweet on a silver salver / Bailed out my worst fears ’cause man has to be his own saviour / Blind sailors / Imprisoned jailers / God tame us / No one to blame us » (Suspendue à un lustre, ma planète douce sur un plateau d’argent / J’ai surmonté mes pires craintes car l’homme doit être son propre sauveur / Marins aveugles / Geôliers emprisonnés / Dieu nous apprivoise / Personne à blâmer) Paradoxalement, voici une chanson qui semble littéralement vibrer d’allégresse, dans une rupture nette avec les atmosphères de Porcupine . La travail créatif engagé sur l’album a-t-il « libéré » le groupe de son romantisme brumeux ? Nocturnal Me, dans un contraste saisissant, est l’un des titres les plus dramatiques du disque : sur un rythme de marche militaire, dans une atmosphère slave ou presque, McCulloch y déploie une nouvelle maîtrise du chant, qui va largement participer à la reconnaissance « artistique » future de l’album. Si c’est Scott Walker qui a été l’influence majeure citée, on peut également y trouver des échos au travail de Bowie : pas une mince affaire que cette appropriation de la nuit comme territoire du groupe. C’est le premier chef d’œuvre d’un album qui en compte une poignée.

Ocean Rain Side 1« Here am I, whole at last with a golden view / Looking for hope and I hope it’s you / Splitting my heart, cracked right in two » (Me voici, enfin entier, avec une vue imprenable / En quête d’espoir, et j’espère que c’est toi / Qui me brise le cœur, fendu en deux) : Crystal Days marque retour à la légèreté relative de Silver. Un titre à la mélodie magnifique dont la fausse naïveté nous remplit de joie. The Yo Yo Man nous ramène vers un romantisme qui serre légèrement le cœur, les cordes se font menaçantes, et la douce ivresse de la valse bien marquée tranche avec les parenthèses orchestrales baroques, mais c’est la beauté qui triomphe finalement. Allez, on dira que c’est la seconde merveille de Ocean Rain. Thorn of Crowns tranche avec tout le reste du disque, au point que, quarante ans plus tard, on regrette toujours un peu qu’il soit là, avec ses circonvolutions psychédéliques, et un McCulloch qui semble par instant loucher vers les délires lysergiques de Jim Morrison (‘Wait for me on the blue horizon, blue horizon for everyone » – Attends-moi à l’horizon bleu, un horizon bleu pour tous). Pas une mauvaise chanson, mais qui aurait eu plutôt sa place sur Porcupine.

Ocean Rain Side 2

The Killing Moon, qui ouvre la seconde face, est l’évidence absolue du génie de Echo & The Bunnymen. Un assemblage majestueux de guitares frémissantes – inspirées du Space Oddity de Bowie -, une mélodie sublime, un texte puissant : « Fate Up against your will / Through the thick and thin / He will wait until / You give yourself to him » (Le destin contre votre volonté / Dans les bons comme dans les mauvais moments / Il attendra jusqu’à ce que / Vous vous abandonniez à lui). McCulloch, avec sa célèbre arrogance, l’a décrit comme « la meilleure chanson jamais écrite », et pour une fois, on serait presque d’accord avec lui. C’est en tout cas l’un des morceaux à faire écouter en priorité à quelqu’un qui prétendrait que le Rock est une simple musique commerciale sans profondeur. A noter aussi que The Killing Moon a été utilisée de façon mémorable dans le film Donnie Darko de Richard Kelly (2001), ce qui l’a propulsée vers une popularité quasi-stratosphérique auprès d’une génération qui n’était même pas née en 1984.

Seven Seas ne démérite pas après un tel sommet : au contraire, il nous offre une autre grande extase semi-symphonique de l’album, et la preuve que l’on peut être lyrique, enflammé, en restant totalement dans la « légèreté ». Un pur miracle que quasiment personne dans la Rock n’a réalisé (… à l’exception, peut-être, de John Cale avec son Paris 1919). My Kingdom est peut-être la chanson la plus trompeuse d’Ocean Rain. McCulloch y chante une résignation lasse et magnifique, comme si la grandeur était aussi un fardeau : les paroles sont terribles, les plus noires de tout le disque (« You’re a bitter, maligned person / King of pain / And your de-de-death is well overdue / … / You are sucking the blood that kills you » – Tu es une personne amère et calomniée / Roi de la douleur / Et ta mort est plus que méritée / … / Tu suces le sang qui te tue), mais le paradoxe est que la chanson dégage une énergie vitale superbe, avec une sorte de simplicité terrassante. Et puis vient Ocean Rain, ballade crépusculaire sublime, parfaitement digne de Scott Walker, à la fois intime et infiniment vaste : comme The Killing Moon, une chanson qui ne s’use pas au fil des années, au fil des écoutes. Qui s’écoute toujours les larmes aux yeux, plus de quarante ans plus tard. McCulloch est, pendant cinq minutes et dix secondes, le meilleur chanteur, la plus belle voix masculine que vous ayez jamais entendue. Oui, à ce point. « Screaming from beneath the waves » (Des cris venant des profondeurs des vagues…).

Ocean Rain Sleeve

Mais quand Ocean Rain paraît au printemps 1984, les critiques sont franchement mitigées : le monde est-il sourd ? L’album est pourtant commercialisé comme « le plus grand disque jamais enregistré« , une formule du toujours modeste Ian McCulloch reprise dans les publicités de l’époque. Sur le plan commercial, sa performance est honorable mais en deçà des espoirs placés dans le groupe, en particulier aux USA, où le distributeur local (Warner…) juge que l’album n’est pas assez facile à vendre au public local… Et la suite de la carrière du groupe sera marquée par un déclin indiscutable : l’album suivant sera raté, le groupe se séparera, et sa reformation ultérieure ne donnera plus lieu qu’à de brefs – mais néanmoins réels – éclairs de génie.

Quarante ans plus tard, Ocean Rain est largement considéré comme l’œuvre la plus inspirante et la plus belle du groupe, mais surtout l’un des disques les plus marquants des années 80. McCulloch, lui, n’a jamais dévié d’un pouce : « Je m’en tiens à ma version originale : le plus grand album jamais enregistré. C’est incroyable, c’est beau. »

Ocean Rain est l’exemple parfait d’un disque qui, en cherchant à être universel, est devenu intemporel : un album où la New Wave, qui triomphait à l’époque, s’est heureusement dissoute dans quelque chose de plus grand, de plus ancien, et d’infiniment plus mystérieux.

Eric Debarnot

Echo & The Bunnymen – Ocean Rain
Label : Korova
Date de parution : 4 mai 1984

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