Dans la veine fantasy, les auteurs nous invitent à une belle réflexion sur le rôle et le poids des légendes et des croyances, mais aussi sur l’hubris inhérent à l’exercice du pouvoir absolu.

Au début, le monde comptait quatre Adelphes : Zéphyr, Cogo, Atome et Nelis. Deux géants disparurent, il n’en resta plus que deux : Zéphyr et Atome. Deux géants pour deux royaumes. Depuis des siècles, les royaumes de Clermont et d’Atrevi se livrent une guerre aussi acharnée qu’éternelle. Les règles régissant cet univers médiéval sont subtiles. Chaque géant se choisit un martyr, souvent un monarque, qui portera, toute sa vie durant, sa marque et sa parole parmi les hommes. Si un homme tue un géant, son esprit se fond dans ce dernier. Les Adelphes sont immortels, ou presque. Ils dépendent de la mémoire des humains, si ses derniers les oublient, ils disparaitront.
Métisse est une jeune guerrière qui quitte son village pour rejoindre la Cohorte, une petite unité d’élite commandée par Tikhomir, le frère du roi. Idéaliste, elle rêve de gloire et d’honneur, elle déchantera rapidement. Vue de près, la guerre est sale, les légendes se révèlent trompeuses et ses nouveaux camarades sont fatigués et désabusés.
Le scénario de Yann Cavalier est ambitieux, ne se propose-t-il pas de nous raconter la mythologie d’un monde en crise ? Il marche sur les traces du Grand Pouvoir du Chninkel de Jan Van Hamme et Grzegorz Rosiński ou du plus récent Drome de Jesse Lonergan. Pour ancrer son univers, chaque chapitre débute par un extrait d’une étude historique sur les Adelphes et leurs mystérieux artefacts, qui tente de tirer des leçons des nombreuses versions, souvent contradictoires, des légendes et des prophéties des deux royaumes. Même si les rangs de la Cohorte vont rapidement s’éclaircir, le format très généreux, près de 300 pages, lui permet de prendre son temps et, ainsi, de finement travailler chacun des personnages.
Pour son premier album, le dessin de Jason Sorin est déjà très abouti. À l’image d’un Mathieu Bablet, il associe des visages anguleux à des décors harmonieux. De son trait fin et de ses couleurs pastel, il livre de douces scènes contemplatives, avec notamment de magnifiques séquences de chevauchées, souvent en pleines pages, mais aussi de sanglants combats, voire de véritables séquences de torture. Ce monde est cruel et la mort y est omniprésente.
Métisse renâcle, désobéit, avant de se révolter. N’y aurait-il pas une autre voie ?
La fin est particulièrement maligne. Elle joue astucieusement avec le temps et les croyances, un exercice qui rappelle la série Suprême d’Alan Moore, une belle référence.

Stéphane de Boysson
Le Feu Monde
Dessin : Jason Sorin
Scénario : Yann Cavalier
Éditeur : Dargaud
Collection : Combo
286 pages – 25 €
Date de parution : 6 février 2026
Le Feu Monde — Extrait :

