Avec Morlaix, Jaime Rosales s’aventure sur un terrain qui pourrait sembler balisé, celui des amours adolescentes à la française, pour mieux en déplacer les lignes. Entre héritage revendiqué de Éric Rohmer et échappées formelles proches de Chris Marker, le cinéaste espagnol compose une œuvre cérébrale et sensible, où l’éveil des sentiments se trouble au contact de la mort, du double et de la fiction elle-même.

Il est assez amusant de constater que c’est à un cinéaste espagnol que certains pourront reprocher de faire un film d’auteur franco-français. Morlaix, qui retrace les amours adolescentes de lycéens en plein marivaudages, convoque en effet les influences clairement revendiquées des contes moraux de Rohmer : la jeunesse y parle avec érudition, les élans du cœurs le disputent à une lucidité presque factice, et le jeu détaché des comédiens renvoie également à la direction si singulière de Robert Bresson. Un terrain familier pour les adeptes de la Nouvelle Vague, donc, mais dans lequel se déploie un regard singulier, un surplomb expérimental où les séquences totalement improvisées (le débrief des jeunes sur le film qu’ils viennent de voir, par exemple) et les glissements de sens ne sont pas sans évoquer les innovations d’écriture de Jean Eustache.
Jaime Rosales construit ainsi un écrin complexe qui ne perd pourtant jamais de vue la simplicité de son sujet : l’éveil à l’amour d’individus qui quittent d’autant plus brutalement l’enfance qu’on les confronte à la mort. D’une mère, d’un frère, d’un double fictif. Le badinage initial, dans lequel l’arrivée d’un nouveau lycéen sème le trouble dans les cœurs locaux, s’enrichit ainsi de réflexions plus graves, où l’on explore toujours des voies de traverse : avant d’être un amant, Jean-Luc est l’ami décalé du petit frère. En parallèle du triangle amoureux, le cinéaste explore des personnages périphériques, et, à la manière de la virée en bateau, s’autorise des itinéraires secondaires, des micro-fugues où on laisse surgir les questions sur la fraternité, la famille, la foi ou la projection vers l’avenir.
En complément de ces trames narratives, Jaime Rosales construit un dispositif formel profus de plans fixes où le noir et blanc alterne avec un 1:33 en 16mm, ainsi que des freeze frames comme une galerie de très belles photos en noir et blanc qui viennent régulièrement figer le film en souvenirs intimes. Pour illustrer le questionnement des adolescents, intenses dans le présent, mais déjà inquiets du futur et du rôle qu’ils auront à y jouer, le cinéaste les fait assister à la projection d’un film, intitulé Morlaix, dans lequel ils voient une sorte de réalité parallèle de leur propre destinée sur l’écran. Spectateurs de leurs vies, dans le sillage de la pensée de Schopenhauer, par un surplomb qui permettrait de s’extraire des passions mortifères et de gloser sur celles-ci avec une maturité presque dérangeante.
Le retour au récit encadrant ne pourra jamais se débarrasser de cette expérience troublante, dont les éléments esthétiques portent toujours les traces. La topographie singulière de la ville, son viaduc, sa minéralité, la proximité de la mer, des champs et de la forêt se voit ainsi hantée par une fiction continue, et le sentiment de ne pas maîtriser entièrement son destin. La dernière demi-heure, le temps de l’âge adulte (et de l’apparition de la toujours aussi fantastique Mélanie Thierry) approfondit ce constat, lorsque le temps a fait son œuvre, mais que la ville est toujours bien là, avec ses pierres, sa salle de cinéma et une nouvelle projection du même film. Mais dans une nouvelle modulation, où l’émotion ajoute le mouvement de la caméra, et fait de la spectatrice une complice active dans le déroulement des événements. Dans une fusion singulière de La Jetée de Marker et du final de Fermer les yeux d’Erice, un éloge vibrant de la fiction, révélatrice cathartique de vérités profondes qui ne pouvaient exister sans elle.
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Sergent Pepper
