A travers le quotidien de Nozomi Iizuka, employée modèle dans un konbini, Yuho Ishibashi, pose un regard aigu sur le Japon d’aujourd’hui, dans une société vouée au culte du travail. L’histoire d’une quête d’identité et, par la grâce d’une amitié, d’une nouvelle liberté.

Au cœur du dernier film de Yûho Ishibashi, un konbini, une de ces supérettes qui, au Japon, sont ouvertes 7 jours sur 7 et 24h sur 24. Lieu de travail de Nozomi Iizuka, la fille du konbini, il apparaît comme le symbole de la société japonaise contemporaine. Il concentre en lui la pression du monde du travail dissimulée derrière un protocole immuable de courtoisie qui régit les rapports tant entre employés et clients qu’entre patron et employés, ou entre employés eux-mêmes. Il semblerait pourtant que ce lieu d’aliénation soit paradoxalement, pour Nozomi, un espace de liberté…
Tiré du roman à succès de Sayaka Murata dont les distributeurs français ont repris le titre, La Fille du Konbini met en scène une jeune femme de 24 ans, solitaire et plutôt mystérieuse, dont le passé nous sera révélé par bribes. Nozomi vit loin de sa famille à laquelle elle téléphone de temps en temps, dans un petit studio fonctionnel où, entre table et lit, elle ne fait rien d’autre que manger des plats tout préparés et dormir. À son travail, elle se montre docile et complaisante, toujours prête à rendre service à son patron, et délicieusement – mais mécaniquement – polie avec les clients, même les plus grossiers. Il y a quelque chose de robotique en elle, que l’on voit souvent figée, comme au garde-à-vous, derrière le comptoir en attendant l’arrivée du chaland, répétant les mêmes gestes automatiques et les mêmes paroles apprises par cœur.
Derrière son effacement et le peu d’expressivité de son visage – ce que traduit la sobriété du jeu tout en subtilité d’Erika Karata – se lit pourtant une extrême fragilité, le poids de sa solitude, le sentiment de sa marginalité. Une existence monotone, répétitive, vélo-boulot-dodo. ponctuées par les demandes récurrentes de son patron. Parfois un échange avec sa collègue étudiante, bien plus bavarde et délurée qu’elle. Un jour, un pot entre collègues où, ne se sentant pas à sa place, elle cherche refuge dans l’alcool. Mais sa place, où est-elle ?
Loin d’une banale romance, c’est une amitié qui va peu peu redonner sens à la vie de Nozomi. Pour les clients , elle n’est qu’une fonction derrière un uniforme : « la fille du konbini ». Mais alors que les liens se distendent avec sa propre famille, c’est dans le regard d’Otomo (Haruka Ivo) qu’elle va se sentir exister. Une ancienne camarade de classe qui la reconnait et se souvient de son nom. Le parcours d’Otomo est à l’opposé du sien – elle vit avec son père et sa grand-mère, mais, au fond, sa solitude est la même. Peu à peu, au fil de conversations dans la rue, d’une partie de bowling, d’un diner, d’une soirée pyjama en mode ado, les deux jeunes femmes s’ouvriront l’une à l’autre et échangeront des confidences. Et l’on découvrira, à travers ses mots pudiques, l’histoire de Nozomi. Un burn out professionnel que vient rappeler l’image de ce pont qu’elle traverse régulièrement, lieu de la bascule, de la décision de changer de vie mais peut-être aussi de la tentation d’en finir. Puis, dans une société japonaise vouée au culte du travail, le choix d’une autre vie : la forme de liberté qu’elle a trouvée dans son travail au konbini, un moyen pour elle d’échapper aux normes sociales et aux attentes familiales – ses parents croient qu’elle exerce encore son métier de commerciale. Ce sera au prix d’une grande solitude, accompagnée du sentiment de ne pas pouvoir exprimer ce qu’elle ressent : mais si « les mots manquent aux humains », les gestes de consolation et d’affection, eux, seront là.
Tableau d’un Japon prisonnier de la rigidité de ses codes, et portrait plein de délicatesse d’une jeune femme en retrait du monde et en quête d’identité, La Fille du Konbini a le charme plein de douceur que lui donne l’opacité de Nozomi, prise entre des désirs contradictoires d’intégration et de marginalité. Fuyant toute psychologie facile, Yûho Ishibashi ne nous donne pas accès à son intériorité. Entre le vide que suggère le titre japonais du film – « Quand le matin arrive, je me sens vide » – et la forme de plénitude que donne à Nozomi sa nouvelle liberté, que sait-on de ses véritables sentiments ? Rien, mais c’est pourtant bien à une lente renaissance que le film nous donne à voir.
![]()
Anne Randon
