On pensait regarder un thriller, vaguement comique, de plus. On s’est retrouvé devant le spectacle d’une catastrophe ordinaire et intime, incapable d’intervenir. DTF St. Louis, c’est ça : une série qui vous ébranle de manière radicalement inattendue.

Si l’on repense à toutes les grandes séries HBO depuis l’inoubliable « geste fondateur » que fut Six Feet Under, ou tout au moins celles qui traitent de sujets « contemporains », sans entrer trop dans un genre spécifique, on peut déterminer une sorte de « style maison », dont les ingrédients seraient multiples, mais finalement très identifiables. On y retrouve le refus de choisir entre faire rire et faire mal, en tenant les deux registres simultanément sans qu’ils s’annulent pour autant. La représentation de la vérité profonde des personnages y passe par le biais de l’absurde, du grotesque, de la drôlerie, tout en restant aussi insupportable. Dans Six Feet Under, dans Curb Your Enthusiasm, dans Barry (l’une des références les plus évidentes pour comprendre DTF St. Louis), l’ellipse émotionnelle et les dialogues qui n’illustrent jamais ce qui se passe vraiment chez les personnages, alors que ce sont les gags inopinés qui remplissent ce rôle de révélation, ont construit une identité éditoriale HBO. Dans ces séries, et DTF St. Louis en est la plus récente – et brillante – illustration, le désir d’amour et la violence cohabitent en permanence chez les êtres dont on suit la trajectoire.
DTF St. Louis est certainement la série la plus audacieuse vue ces derniers mois sur une plateforme, et on a du mal à réconcilier cette histoire de « ménage à trois », d’acceptation des pulsions homosexuelles, de reconnaissance que ces pulsions sont en fait « le meilleur » de ce qu’on porte en soi, avec l’Amérique trumpienne. Ce qui fait peut-être de la série de Steven Conrad (l’homme de The Weather Man et Patriot) un geste politique frontal, particulièrement pertinent en ce moment.
Nous suivons le triangle amoureux formé par Floyd Smernitch (David Harbour dans ce qui restera probablement le rôle de sa vie, à des lieues au-dessus de ce qu’il faisait dans Stranger Things), sa femme Carol (Linda Cardellini) et son ami et collègue de travail Clark (Jason Bateman, subtil comme toujours) à travers une narration non-linéaire, allant et venant temporellement, qui va nous permettre de revisiter certaines scènes avec un point de vue différent, de les replacer dans la chronologie et d’avoir une opinion différente sur ce à quoi nous assistons. Si la mini-série adopte à la fin du premier épisode, après une rupture assez sidérante, la forme apparente du thriller (deux enquêteurs tentent de comprendre « qui a tué ? »), c’est quand même là un demi-mensonge, qui frustrera les adeptes du genre, trouvant forcément la série « trop lente ».
A partir d’un sujet assez « banal », celui de la remise en question du couple, mais également de sa propre trajectoire, un sujet communément étiqueté « crise de la quarantaine », DTF St. Louis choisit les aspects trompeurs de la « comédie de mœurs » – avec un contenu sexuel fort qui pourra perturber -, mais met l’accent sur la tragédie ordinaire dans l’Amérique banale des banlieues pavillonnaires, entre ennui conjugal, dettes qui asphyxient la famille, et angoisse parentale face à un enfant en difficulté : des sujets rarement traités dans le cinéma ou les séries US avec autant d’acuité.
Au final, après avoir alterné de longues plages d’introspection où l’émotion culmine, et des dérapages vers des situations déroutantes, gênantes ou absurdes, mais sans reculer devant les conséquences dramatiques des décisions prises par nos trois héros, DTF St. Louis s’avère une expérience plus radicale que ce que nous imaginions a priori. La regarder est faire l’expérience d’une catastrophe ordinaire et intime en train de survenir devant nous, sans que nous puissions y faire quoi que ce soit. Nous sommes finalement dans la même position que les deux enquêteurs (Richard Jenkins et Joy Sunday, tous deux excellents) : nous n’en croyons ni nos yeux ni nos oreilles, mais nous en sortons ébranlés dans nos convictions les plus intimes.
![]()
Eric Debarnot
