Avec Le Choix de Karla, Nick Harkaway s’attaque à un monument : prolonger l’univers de John le Carré et redonner vie à George Smiley. Si le respect du modèle et le plaisir de retrouver le « Cirque » sont indéniables, reste une question essentielle : peut-on vraiment habiter un monde aussi profondément marqué par son créateur ?

Je fais partie des milliers de lecteurs à travers le monde que la disparition de John Le Carré a laissé littéralement « orphelins » : la perte d’un « grand auteur », mêlant une infinie élégance stylistique à une vision extrêmement complexe des rapports humains comme de la géopolitique de son temps, s’est doublée d’un profond sentiment de deuil quasiment « personnel ». Car Le Carré m’avait accompagné toute ma vie, depuis mon adolescence et la découverte émerveillée de son sublime Espion qui venait du froid, jusqu’à ses derniers romans, empreints d’une mélancolie splendide sur l’état du monde, en passant bien entendu par – lorsque j’étais adulte – la richesse de l’expérience intellectuelle et morale de la « trilogie de Smiley », avec la Taupe comme œuvre essentielle. Il était clair pour moi que nul ne pourrait prendre la place de Le Carré, ni comme auteur de romans d’espionnage aussi passionnants que troublants, ni comme écrivain parlant directement à notre intelligence, alors que la majorité de la littérature « populaire » s’adresse plutôt à nos sentiments ou à nos sensations.
L’annonce de la publication de ce Choix de Karla, s’inscrivant dans l’histoire du « Cirque » (les services secrets britanniques) entre l’Espion qui venait du froid et la Taupe, ne m’a, logiquement, pas fait bondir de joie. Il faut dire que si on prend l’univers de la BD, tous les essais de poursuivre les aventures de héros mythiques – Blake & Mortimer, Astérix, Corto Maltese, et bien d’autres – se sont avérés des échecs plus ou moins graves. Même si ce genre de démarche est moins courante en « littérature normale », nul ne se souvient particulièrement des reprises des aventures de Sherlock Holmes, Arsène Lupin, James Bond, ou autres. Pourquoi George Smiley échapperait-il, lui, à la malédiction du reboot, d’autant que la discrétion / la subtilité / la « grisaille » du personnage semblait trop singulière pour être facilement copiée…
Quand il s’est avéré que le dénommé Nick Harkaway était le fils de Le Carré, j’ai plutôt songé à un geste de transmission d’un père à un fils, ou d’hommage d’un fils à son père : bref, quelque chose de justifiable, aussi bien d’un point de vue « moral » que « littéraire », et non pas une tentative de plus de gagner encore un peu d’argent sur « le dos de la bête ». Et puis, qui pourrait saisir mieux l’essence profonde de George Smiley que quelqu’un qui a grandi « à ses côtés », quelqu’un qui en entend encore la voix, après toutes ces années, comme Harkaway l’écrit lui-même dans une excellente postface ?
Le choix de Karla met donc face à face, pour la première fois, un Smiley qui a (temporairement) démissionné du « Cirque », et un Karla qui arrive au sommet de l’organisation du renseignement soviétique, sans avoir rien perdu de son opacité, de son mystère. L’action démarre quand un agent russe envoyé à Londres pour liquider un réfugié hongrois, décide d’abandonner sa mission et est récupéré par les services secrets britanniques. L’enquête qui s’ensuit, confiée à un Smiley qui croit que ce sera là son dernier boulot pour Control, consistera à comprendre qui était la cible et pourquoi les Soviétiques voulaient le liquider. Elle amènera Smiley et sa petite équipe à parcourir la RDA, l’Autriche, la Hongrie, puis finalement le Portugal, dans une course-poursuite effrénée et de plus en plus dangereuse.
Les points forts du Choix de Karla sont nombreux, et rapidement évidents : d’abord, et c’est important, une véritable élégance de l’écriture, évidemment différente de celle de Le Carré, plus sophistiquée peut-être. Ensuite, un respect impressionnant de l’univers originel – ce qui est la moindre chose quand même de la part d’un fils… -, qui génère chez le lecteur un indiscutable plaisir nostalgique. Il y a ensuite tout un tas de personnages secondaire vraiment réussis, en particulier féminins : Susana, Iren, mais également les femmes du Cirque, « crévent l’écran », pardon la page. Et sur ce point, en phase avec son époque, Harkaway est meilleur que son père.
Du côté de ce qui nous déçoit, il y a d’abord l’intrigue, à la fois moins dense et, paradoxalement, moins compréhensible, artificiellement complexifiée parfois par l’écriture. Plus grave, quand on referme le livre, on se rend compte que tout cela est bien moins « marquant », du fait d’une moindre densité « morale » aussi bien que « politique ». Bref, l’intelligence est là, mais l’histoire manque finalement de profondeur, comme si, parfois, Harkaway « retenait ses coups », et préférait l’élégance de la litote narrative à la cruauté de l’affrontement. L’histoire racontée par le Choix de Karla est atroce, mais seulement si le lecteur, emporté par le flux rapide de l’action, s’arrête de lui-même pour y réfléchir.
On a bien entendu le droit de préférer cette légèreté à ce qui aurait été un crève-cœur, le choix de la lourdeur explicative et de la psychologie bêtasse. Mais on ne peut s’empêcher de s’interroger : si ce monde de trahisons, d’hypocrisie, de cruauté a été bien « reconstitué », est-il encore réellement « habité » ?
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Eric Debarnot
