À partir d’images tournées en 2007, En nous suit le processus de création d’ In-I, un spectacle né du désir de l’actrice Juliette Binoche et du danseur Akram Khan de conjuguer leurs talents respectifs, chacun s’ouvrant à la discipline de l’autre.

En nous, le documentaire de Juliette Binoche, nous ramène en 2007, au moment où l’actrice et le danseur Akram Khan se lancent dans un projet aux allures de défi : celui d’unir le théâtre et la danse dans un spectacle où l’actrice sera aussi danseuse et où le danseur sera aussi acteur. Ainsi naîtra In-I, une œuvre qui vivra au fil des cent-vingt représentations qui seront données à travers l’Europe, l’Asie et les États-Unis. Et même au-delà, puisque le spectacle revit aujourd’hui dans ce film, En nous – In-I Motion. Mais le documentaire nous donne à voir bien plus que le spectacle. Si la soeur de Juliette Binoche, Marion Stalens, a fait la captation des sept dernières représentations, elle a aussi enregistré le making-of de In-I tout au long des six mois qu’ont duré les répétitions, un matériau qu’elle a utilisé dans deux courts métrages, L’Actrice et le Danseur et Juliette Binoche dans les yeux . Et, près de 20 ans plus tard, se souvenant des mots de Robert Redford – « Il faut absolument en faire un film » -, Juliette Binoche a entrepris de visionner les quelque deux cents heures de rushes et de se lancer dans le montage. Histoire, dit-elle, de nous faire assister au processus de création « par le petit trou de la serrure ».
D’abord les répétitions. Un premier temps où, non sans timidité, chacun découvre l’autre au travers d’improvisations. Ce sont les corps qui d’abord vont apprendre à se connaître. Tâtonnements, maladresses, ratés… mais aussi fulgurances et éclats de rire. In-I est d’abord l’histoire d’une rencontre et d’un apprivoisement mutuel qui prépare le travail à venir sous l’oeil – indispensable et impitoyable – de deux coachs : Susan Batson pour le théâtre et Su-Man Hsu pour la danse. Un impératif : ne rien forcer, permettre à ce que est en soi de remonter à la surface, laisser l’émotion se traduire en gestes avant de s’exprimer en mots. Une démarche qui repose sur l’écoute de soi-même et de l’autre, faite de concentration intérieure et d’intensité physique : on transpire beaucoup dans In-I dont les répétitions révèlent l’effort derrière la fluidité conquise. Ce long travail est ponctué de moments-charnières : celui où Akram Khan et Juliette Binoche vont passer à l’écriture du texte de cette histoire d’amour et de violence, une autre forme de mise à nu qui les renvoie aux douleurs de leurs existences respectives. Où la danse et le texte vont tenter de se marier, émotionnellement et physiquement. Où les improvisations vont laisser place à un travail plus traditionnel : répéter, inlassablement, les mêmes scènes… Et puis celui de l’apparition en fond de scène de l’immense mur rouge créé par Anish Kapoor.
En nous est un témoignage précieux qui, sans didactisme ni bavardage, permet au spectateur d’entrer au coeur de la création et de découvrir l’artiste à un endroit où, sorti du confort de son savoir-faire, il s’aventure dans ses zones de doute et de fragilité. C’est un travail que je trouve passionnant à suivre mais peut-être n’est-ce pas l’avis de tout le monde : certains pourront estimer le temps des répétitions bien long et les retours des coachs parfois nébuleux. D’autres jugeront que révéler les coulisses du spectacle nous prive de la magie de sa découverte – alors que je pense le contraire. Mais on est tous impressionnés, je crois, par Juliette Binoche, qui sans avoir jamais suivi de cours de danse, donne brillamment la réplique à cet immense danseur qu’est Akram Khan. Elle ne se prend pas pour une danseuse, non plus que lui pour un comédien. Là est la beauté de In-I, qui en fait un espace où chacun compose avec ses forces et ses faiblesses et s’adapte constamment aux forces et aux faiblesses de l’autre. En ce sens, les images du travail sont aussi intéressantes que celles du spectacle, nous permettant de suivre la conquête d’une intimité entre deux artistes portés par les émotions d’un homme et d’une femme qui leur ressemblent étrangement.
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Anne Randon
