Et si Gogol Bordello avait enfin trouvé la formule pour canaliser son chaos ? Avec We Mean It, Man!, le groupe gagne en impact ce qu’il perd peut-être en folie et en démesure.

Quatre ans se sont écoulés depuis la sortie de Solidaritine, le précédent album de nos chouchous « gypsy punks » de Gogol Bordello, quatre ans qui ne nous ont pas paru très longs, parce que la bande bigarrée d’Eugene Hütz est passée deux fois, entre-temps, mettre le feu à une scène parisienne. Ceci dit, Solidaritine n’était pas un disque particulièrement remarquable de Gogol Bordello, loin des réussites mémorables que furent Super Taranta! en 2007 ou, dans un genre différent, Trans-Continental Hustle en 2010 : cela ne nous avait pas gênés, d’abord parce que l’urgence évidente de l’album tournait autour de la guerre en Ukraine, qui débutait juste ; et aussi parce qu’après une carrière déjà longue et riche en chansons mémorables, il paraissait inévitable que l’inspiration d’Eugene en vienne à s’épuiser (comme c’est le cas de nombreux artistes, à dire vrai…).
We Mean It, Man!, même à l’aune des remarquables concerts que donne toujours le groupe, constitue une belle surprise… tout en offrant aussi au fan de la première heure quelques raisons de se plaindre. Car, dès le premier titre, We Mean It, Man!, déjà entendu sur scène, on reste stupéfaits devant le choix de production effectué par Eugene et David Launay (qui a quand même travaillé avec des gens aussi conséquents que Nick Cave ou Arcade Fire…) : le son n’est plus réellement punk, il devient carrément hardcore, voire metal, comme si Gogol Bordello abandonnait son style de groupe « folklorique » aussi joyeusement foutraque que méchamment énervé, pour nous convaincre qu’il était désormais une très efficace machine à tout détruire sur son chemin. Ajoutez-y des incursions électroniques inhabituelles, et nous voilà sur un terrain musical inédit : adieu (temporaire) aux débordements anarchiques, et bienvenue à une plus grande discipline rythmique ! La production, beaucoup plus nette qu’auparavant réjouira ceux qui aiment leur rock à la fois brutal et intraitable, mais chagrinera ceux qui – et c’est notre cas – déploreront que la folie du groupe apparaisse sur cet album comme « lissée”, presque « propre ».
Mais, une fois passée cette ouverture radicale, on réalise que – et c’est heureux – cet album ne sera pas monolithique, comme on pourrait le craindre. Les six titres qui suivent (Life Is Possible Again, No Time For Idiots, Hater Liquidator, Boiling Point Ignition et From Boyarka to Boyaca) marquent un retour indiscutable vers l’inspiration échevelée des débuts du groupe, et l’aspect massif de la production n’arrive pas à masquer l’enthousiasme et la joie communicative qu’ils dégagent. On se dit que cela fait longtemps qu’on n’a pas entendu, sur un disque de Gogol Bordello un tel enchaînement de bonnes compositions, et on est prêt, dans ce contexte de « retour aux sources » du groupe, à admettre ce choix de production « extrême ». Après tout, si Gogol Bordello a toujours été une tornade sur scène, ses albums n’ont jamais totalement réussi à retranscrire sur disque cet effet, et Launay parvient indiscutablement – même si c’est en « nettoyant », en « normalisant » le chaos naturel du groupe – à nous offrir un disque qui secoue fort, très fort, même !
A notre goût, les deux sommets de l’album sont d’une part le radical Hater Liquidator, pas si loin du punk rock de The Hives – avec lesquels Gogol Bordello partageait l’affiche en 2008 (on se souvient d’une double affiche formée par les deux groupes particulièrement explosive le 20 avril de cette année-là, au Zénith de Paris !). Et d’autre part, le follement excitant From Boyarka to Boyaca, titre co-composé avec les New-Yorkaises de Puzzled Panther, que l’on a pu écouter au Trianon en octobre dernier, mêlant anglais, ukrainien et espagnol pour célébrer la convergence des luttes, de Kiev aux forêts colombiennes : « From Boyarka, Ukraina mama / I’m catching mystery plane to see my Colombiana« . Le sommet du disque, sans aucun doute.
Si on frôle le chef d’œuvre dans le genre pas si évident que ça du « punk folklorique » avec ces six chansons, We Mean It, Man! ne tient pas entièrement ses promesses avec les quatre morceaux suivants, moins convaincants. Mystics, par exemple, – qui faisait lui aussi partie de la setlist de la tournée de 2025 – est classiquement « postpunk », ce qui veut dire que, en dépit de sa puissance de frappe, il manque un peu de singularité, et à partir de là, d’aspérité.
Et le disque se clôt par une reprise de Solidarity – de l’album précédent – dans un « mix » réalisé par Nick Launay, qui nous ramène à la question posée par le titre d’ouverture : l’efficacité et la modernité amenées par Launay ne se traduisent-elles pas par une réduction du fameux effet cathartique de la fête « païenne », qui est l’essence profonde de la musique de Gogol Bordello ?
Mais, quelle que soit la réponse que chacun apportera, selon ses goûts, à cette interrogation, il est impossible de nier que We Mean It, Man! dispense de très solides plaisirs !
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Eric Debarnot
Gogol Bordello – We Mean It, Man!
Label : Gogol Recordings
Date de parution : 13 février 2026
