Journal du Festival de Cannes 2026, épisode 1 : Paper Tiger, Moulin, L’être aimé

Première salve de films pour notre rédacteur Alexandre Piletitch, avec au programme : Paper Tiger, le nouveau film de James Gray, le film de László Nemes consacré à Jean Moulin, et le film espagnol L’être aimé, signé Rodrigo Sorogoyen, sorti récemment.

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La première semaine du 79e festival de Cannes vient de débuter pour notre rédacteur Alexandre Piletitch, qui couvre l’événement cette année pour BENZINE, puisqu’elle a commencé hier, samedi 16, au crépuscule.
Il a  rejoint la cohorte cannoise déjà bien travaillée par quatre jours sans sommeil et par une billetterie capricieuse qui donne chaque jour aux aurores des envies de casser un carreau avec son smartphone.

Nous avons tout de même eu le temps d’assister à trois films de la compétition officielle, et pas des moindres. Il y eu d’abord Paper Tiger de James Gray, ajout in extremis du délégué général du festival de Cannes, Thierry Fremeaux, qui marque d’un sceau symbolique l’une des seules présences états-uniennes de la compétition, Hollywood s’étant retiré du bruit et de la fureur cannoise qui semble lui faire perdre depuis quelques années le peu de plumes qu’il reste à ses productions « de prestige ».

James Gray revient au polar new-yorkais avec Paper Tiger

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Paper Tiger est un retour aux sources pour Gray, qui revient au polar new-yorkais de ses premières années, et plus explicitement à la veine rêche et tragique de son tout premier long-métrage, Little Odessa, auquel on pense constamment. Dans ce film à la lumière vacillante et à l’atmosphère funèbre, qui voit un ingénieur juif (Miles Teller) honnête mouiller malgré lui dans les affaires de la mafia russe par l’entremise de son frère, policier charismatique (Adam Driver), il semble que le cinéma de James Gray ait trouvé son point d’aboutissement. Il y a dans le mouvement du film quelque chose comme une ligne claire, minimaliste jusque dans le jeu des acteurs, qui rend d’autant plus touchante leur trajectoire, à commencer par celle de Scarlett Johansson dont on ne dévoilera pas ici l’arc narratif déchirant, qui illumine d’une lumière nouvelle la galerie des personnages de mères qui sillonnent le cinéma de Gray.

Gilles Lellouche parfait dans le Moulin de Laszlo Nemes

Une autre plongée vers les ténèbres est celle de Moulin, réalisé par László Nemes qui revient en compétition un peu plus de dix ans après la consécration cannoise du Fils de Saul. De ce film étonnant sur le papier, tant par l’association de Nemes avec une star populaire française comme Gilles Lellouche que par ses noces avec TF1 qui produit le long métrage, on retient le rythme hypnotique et implacable de la mise en scène, qui plonge le spectateur dans un état proche de l’hypnose ou de la transe cauchemardesque. On y suit les dix derniers jours de Jean Moulin, alias Max, alias Jacques Martel, dans une ville labyrinthique (Lyon) cernée par le secret, les jeux de masques et la Mort. Le casting de Lellouche donne au rôle ce qu’il faut de charnel, d’organique, pour éviter le portrait de saint : son Moulin est bien un homme, pétri par le doute, la peur et même par le désir. On regrette néanmoins que le rôle de Klaus Barbie (Lars Eidinger) reste quant à lui cantonné à un registre de nazi de cinéma plus convenu, le film cherchant salutairement à éviter de placer les deux hommes sur un pied d’égalité à l’écran (Laszlo Nemes s’était refusé depuis le Fils de Saul à regarder les bourreaux), mais déséquilibrant de ce fait le duel que le film organise entre ces deux individualités.

L’être aimé, de Rodrigo Sorogoyen

Duo / Duel : c’est aussi, et enfin, le sujet du film de L’Être Aimé de Rodrigo Sorogoyen, lui aussi en compétition officielle. Dans cette intrigue meta, qui focalise sur la relation conflictuelle entre un père réalisateur à succès (Javier Bardem) et sa fille comédienne (Victoria Luengo) longtemps perdue de vue qu’il engage comme actrice principale de son nouveau long métrage, le tournage devient un lieu d’auscultation des rancœurs et des traumatismes du passé, dans une tradition qui remonte au Mépris de Jean-Luc Godard au moins (que le film cite explicitement), si l’on excepte les meta-fictions hollywoodiennes comme Les Ensorcelés ou Une Étoile Est Née.

 

« L’être aimé » de Rodrigo Sorogoyen : face au mythe du créateur

L’originalité du film de Sorogoyen est d’utiliser cette vieille formule, non dans un cadre de romance mais dans celui d’une relation parent-enfant, et spécifiquement une relation père-fille. De là naissent des enjeux que l’on n’avait pas ou peu vu jusqu’alors dans ce type de films, et des partitions originales offertes aux comédiens. On ajouterait cependant que le film aurait sans doute gagné à doser ses affèteries, qui parfois ressemblent à des tics auteuristes typiquement cannois (le passage au noir et blanc de certaines séquences accuse une certaine lourdeur).

Cette première salve de la compétition officielle nous a donc plutôt emballé, mais elle nous a surtout surpris. Les films ne ressemblent pas à ce qu’ils promettent sur le papier. Ils glissent entre nos mains et nos attentes, et nous font courir derrière eux. Il se chuchote que L’Inconnue, le film de body swap d’Arthur Harrari avec Lea Seydoux et Nils Schneider, est plus déconcertant et plus insaisissable que tout cela. Affaire à suivre donc…

 

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