« L’École de la vie », de Marion Fritsch : les mots pour sortir du béton

L’École de la vie est une ode à une jeunesse de banlieue trop souvent oubliée et aux mots qui, parfois, lui ouvrent un avenir, une jeunesse racontée à hauteur de vers. Quand la littérature cherche à créer des ponts entre les mondes avec autant de justesse et de grâce, elle ne peut que toucher profondément.

Marion Fritsch
© Stéphane Derny

C’est la rentrée pour Marion, dix-sept ans, originaire de la Cité bleue. Lycée de Cachan, dernière année avant le bac en filière STMG (Sciences et technologies du management et de la gestion), une classe dite « poubelle » pour les « cassos » comme lui dit son père. Marion, c’est le double de l’autrice, qui elle aussi a grandi là, en banlieue parisienne, sans personne pour lui dire qu’elle pouvait réussir ni comment y parvenir.

« Quand on vous a appris
Que votre avenir tient entre une rue
Et une cage d’escalier. »

ecole de la vieMalgré un substrat autobiographique, la poétesse Marion Fritsch ne porte par le « je » en étendard pour se gratter le nombril comme le font de nombreux premiers romans. Au contraire, son « je » est totalement dénombrilisé car il n’est qu’une voix parmi tous les autres lycéens qui l’ont accompagnée durant ces deux années. Ils s’appellent Antoine, Inès, Adama, Samy, Clara, Rachid, Pia, Sabri, Bintou, Fanny. Et leur voix porte haut, comme celle d’Adama, « super noir, super musulman, super gay », qui arrive en cours la tête haute. Ou celle de Pia, la première de la classe qui veut réussir à tout prix tout en étant s’occupant de son frère et de sa soeur quand sa mère part faire des ménages à l’autre bout de Paris.

« Je songe souvent
Que j’écris avec des mots simples
Car dans ma banlieue
Tout est compliqué
Sauf le
Manque de perspective
Le bruit des scooters
Et le langage. »

Pour raconter ces vies ordinaires ancrées dans le banal et le quotidien, souvent oubliées dans la littérature, Marion Fritsch a choisi de composer son roman en vers libres, ou plutôt un recueil de poésie avec un fil conducteur comme dans un roman. Les mots sont à hauteur des lycéens et disent avec une sincérité tranquille, sans emphase, la réalité de ses vies traversées par des doutes et la peur de l’avenir, mais aussi leurs aspirations, leurs élans, leur force aussi, suscitant des émotions universelles qui ne peuvent que toucher, au-delà même de l’origine de ces jeunes.

Rien de lisse ou de gentillet pour autant. En filigrane, Marion Fritsch évoque l’air de rien de nombreux thèmes de société, souvent sensibles, comme l’homosexualité, les grossesses précoces, les violences sexistes, l’immigration, l’inégalité des chances, entre autres, sans jamais céder à la facilité, ni misérabilisme, ni caricature. Le poème / chapitre « Rétrospective » est superbe de simplicité mélancolique pour revenir sur un parcours scolaire difficile ponctué d’orientations subies, mais aussi pour dire la volonté de ne rien oublier des origines qui nous constituent, de les assumer haut, même après être devenu un transfuge de classe par l’accès à la culture.

« On ignore qu’il existe des mondes qui ne connaissent que l’épicerie du coin, la couleur du béton et la marque du soda. Des mondes qui laissent glisser les années sans se demander la personnalité du nom de leur rue de la primaire du collège du lycée. Sans se demander la couleur du béton en réalité. Des mondes à quelques pas »

Ce premier roman touche direct au coeur. A lire à voix haute pour une expérience de lecture plus forte.

Marie-Laure Kirzy

L’École de la vie
Roman de Marion Fritsch
Editeur : Albin Michel
176 pages – 17,90€
Date de parution : 7 mai 2026

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