« Je pleure encore la beauté du monde » de Charlotte McConaghy : roman noir et fable écologique

Charlotte McConaghy, c’est l’australienne pour qui le mot « nature-writing » a sans doute été inventé. Avant le phénomène 2026 des « Fantômes de Shearwater », revenons à son premier roman qui nous emmenait (en 2024) en Écosse sur les traces d’une meute de loups.

McConaghy_Charlotte
© Emma Daniels

On avait découvert l’australienne Charlotte McConaghy en ce tout début d’année avec Les fantômes de Shearwater. Une grande claque littéraire, un coup de cœur pour ce récit hybride qui transportait (c’est le mot) qui transportait le lecteur très loin et qu’on pouvait lire comme une anticipation, un thriller à énigmes, un message écolo, ou une forte histoire à propos de la résilience des liens familiaux.

On a donc été très tenté de partir à la découverte du précédent ouvrage de cette auteure : Je pleure encore la beauté du monde, paru en 2024.
Mais avec un peu d’appréhension tout de même.
Le précédent bouquin avait certes eu bonne presse à sa sortie mais à la suite du succès retentissant de Shearwater, le premier roman de la dame pouvait s’avérer une déception.
Finalement on a très bien fait : ne passez surtout pas à côté de l’écriture originale de cette australienne.
Faut dire que la traduction était déjà signée Marie Chabin : c’était de bon augure.

L’australienne nous transporte cette fois en Écosse, dans la « forêt d’Abernethy, l’un des derniers vestiges de la forêt calédonienne » au pied de la chaîne de montagnes des Cairngorms, là où « se niche le cœur sauvage des Highlands ».
Une région d’éleveurs de moutons.
Quelques écolos y ont entrepris un « processus de réintroduction des loups en Écosse. À ce moment-là seulement, la forêt reprendra vie » pour « évaluer l’impact concret des loups sur la régénération de l’environnement ».
« Leur réintroduction modifiera le paysage de manière positive : la faune sauvage disposera d’un nombre croissant d’habitats, la nature du sol sera de meilleure qualité, il y aura moins de crues et d’inondations, les émissions de CO2 seront neutralisées. »

Bien évidemment, les éleveurs de moutons ne sont pas ravis de voir débarquer quelques prédateurs …
L’héroïne est une biologiste, Inti « une Australienne soupe au lait un brin méprisante », accompagnée de sa soeur, Aggie, et de ses collègues écolos Niels, Evan et Amelia, la vétérinaire.
Face à eux, « des membres du syndicat des éleveurs-agriculteurs, du syndicat des gardes-chasses et du groupe de randonneurs Hillwalkers, plus des dizaines de propriétaires terriens implantés dans toute la région des Cairngorms – tous opposés [au] projet ».
Heureusement, Inti n’a pas l’intention de se laisser marcher sur les pieds et elle a de la répartie :
« – Je vais dire aux habitants du village d’enfermer leurs femmes et leurs filles. Les grands méchants loups seront bientôt lâchés.
Je rencontre son regard.
– À votre place, j’aurais plutôt peur que les femmes et les filles aient envie de s’enfuir avec les loups. »

Inti est inséparable de sa soeur jumelle, Aggie, qui est lourdement handicapée quand elles arrivent en Écosse : on nous laisse deviner un drame passé, un drame violent, …
Toutes les deux sont de sacrés phénomènes, deux « forces de la nature », deux beaux personnages, qui soutiennent sans peine la comparaison avec Fen, la fille de Shearwater qui dormait avec les otaries sur la plage !

Je dois avouer que l’écologie ne me passionne pas vraiment et que je porte habituellement un regard très sceptique sur les pamphlets qui brodent sur ce sujet à la mode.
Mais là vraiment, je vous invite à lire les quelques pages de cette auteure qui, au début du livre, nous explique les enjeux de la réintroduction des prédateurs dans l’écosystème. Honnêtement, c’est brillant, intelligent et bluffant, car le commun des mortels n’a qu’une très vague idée de ces enjeux.
L’auteure a même cette très belle phrase : « J’ai vu des loups modifier le cours de certaines rivières » qui, bien expliquée, vaut vraiment son pesant de cacahuètes.
Elle s’appuie en partie sur une expérience réussie de « réensauvagement » effectuée dans les années 2000 avec des loups également, dans le Parc de Yellowstone, avec des études d’impacts de plusieurs années sur la flore, la faune et donc sur les paysages.

Des paysages sauvages, des éleveurs de moutons, des jeunes femmes, des loups … on comprend vite que tout est réuni pour un roman noir des plus sombres dans lequel l’auteure va tisser et entremêler plusieurs fils narratifs (comme celui de la gémellité par exemple) jusqu’à un dénouement cathartique et libérateur.
Sans qu’on sache qui, du loup ou de l’homme, dissimule la plus grande sauvagerie : « la deuxième attaque est bien pire que la première ».

Charlotte McConaghy a le don de savoir mélanger des ingrédients aussi improbables qu’inattendus au cœur de ses récits.
Un peu d’écologie (beaucoup même !), une nature sauvage, une bonne part d’ombre (celle des bons romans noirs), des histoires de familles dysfonctionnelles, des drames domestiques et des violences faites aux femmes, des énigmes policières, et puis une forte dose de sensations physiques car les mots de Charlotte McConaghy sont de ceux qui font parler les corps et les émotions.
Ce mélange détonnant, déjà découvert sur l’île de Shearwater, on le retrouve à nouveau ici au cœur de l’Écosse – dans d’autres registres bien sûr car l’auteure ne se répète pas vraiment et c’est heureux – mais toujours avec la même force, la même puissance littéraire.

Pour l’anecdote sylvestre, le roman Shearwater nous avait permis de découvrir le Pin de Wollemi, l’arbre le plus secret et le plus rare du monde, et cet épisode-ci nous propose de faire la connaissance du Pando, le géant tremblant, une colonie d’arbres encore plus étonnante (située dans l’Utah aux US).

Autre curiosité (mais le bouquin en fourmille !) avec cette affection neurologique : la synesthésie visuo-tactile dont souffre (?) le personnage de Inti. L’écrivaine Siri Hustvedt également, pour la petite histoire.
C’est ce qui arrive lorsque le « cerveau recrée les expériences sensorielles des créatures vivantes, de tous les êtres humains et parfois même des animaux. Quand je vois, je ressens ».
Pour le lecteur de Charlotte McConaghy, ce sera : quand je lis, je ressens.

Bruno Ménétrier

Je pleure encore la beauté du monde
Roman de Charlotte McConaghy
Traduction de l’australien de Marie Chabin
Editeur : Actes Sud / Gaïa
372 pages – 9,90 €
Date de parution : 7 février 2024 (2022 en VO)

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