Le titre du dernier album, très attendu, de Michael J. Sheehy, Don’t We Deserve Some Kind Of Love?, n’a rien d’une question théorique un peu simpliste, mais relève quasiment d’un programme thérapeutique. Il s’agit pour lui de revendiquer une bienveillance envers soi-même qui traverse toute sa trajectoire récente.

Six ans séparent ce nouveau disque studio de Michael J. Sheehy de Distance Is The Soul Of Beauty (2019), son vrai prédécesseur, même s’il y a eu entretemps un bel album de reprise de chansons traditionnelles irlandaises (The Crooked Carty Sings) et deux EPs. Entre Distance et ce Don’t We Deserve Some Kind Of Love?, beaucoup de choses sont arrivées : la paternité, le confinement, et, surtout, un basculement complet de perspective. Sheehy décrit a posteriori Distance comme un album focalisé sur le présent immédiat, « composé sur la ligne de front » (ce sont ses propres termes). Six ans plus tard, ce qui est logique quand on atteint une certaine « maturité », il s’agit cette fois de regarder en arrière. Bien sûr, dans cette démarche, il y a des regrets, il y a une inévitable mélancolie. Mais il y a aussi l’intention de s’affranchir de ce passé plutôt que d’en rester prisonnier.

Après les abus d’une jeunesse très « rock’n’roll », on sait que Michael a gagné de haute lutte sa sobriété, il y a une petite quinzaine d’années. Inévitablement, cette victoire a entraîné chez lui une mutation profonde de son rapport à l’écriture : plus d’attente aléatoire d’une inspiration produite par la « muse alcool », il s’agissait désormais, plus trivialement, de se retrousser les manches et de se mettre au boulot ! Cette prise de conscience que faire de la musique nécessitait un travail de construction « active » s’est d’ailleurs accompagnée d’un labeur « technique » : apprentissage du fingerpicking, retour au piano, complexification harmonique assumée après des années de minimalisme revendiqué. Adieu donc à la fierté « punk » de l’ignorance, comme Sheehy l’a formulé lui-même dans un interview récent, et bonjour à un travail artistique conséquent, qui nourrit profondément ce nouvel album. Ce qui ne veut évidemment pas dire que Michael ait jeté « le bébé avec l’eau du bain » : il considère toujours Elvis et Lennon comme des phares dans « un monde de plus en plus foutu », et il revendique sa fidélité à ses influences de jeunesse comme l’ancrage affectif autant qu’esthétique dont il a besoin pour avancer.
L’album s’ouvre de manière flottante, étrange presque, avec le court Like Blood on Snow, qui paraîtrait presque accueillant si les mots n’étaient pas aussi brutaux : « Stitches burst / Wide open / Shirt bloody / And torn / Nerves shattered » (Des points de suture qui ont lâché / une blessure grande ouverte / Une chemise ensanglantée / Et déchirée / Les nerfs à vif) : le souvenir de deux chutes successives, d’une plaie qui se rouvre, à une époque où Michael ne prenait certainement pas soin de lui, mis en parallèle avec un tableau de Anselm Kiefer, Winter Landscape. Et si le rôle premier de l’Art, c’était de transformer la souffrance en beauté ?
Full Moon, Empty Belly nous ramène le Sheehy que nous connaissons désormais bien, celui qui s’est réinventé en crooner « presleyen » (ou « orbisonien » pour ceux qui préfèrent…). Mais la splendeur de la mélodie et la quasi solennité de l’atmosphère cachent une drôle d’histoire. Michael raconte avoir voulu écrire une chanson de loup-garou, mais en relisant son texte, il a réalisé qu’il parlait de lui-même, à vingt ans : troubles alimentaires, automutilation, et même honte d’une pathologie qui était perçue à l’époque comme « féminine ». Du coup, au delà de réminiscences d’une période noire, le loup-garou rappelle combien la transformation peut-être douloureuse.
On connaît déjà la belle Don’t Put Yourself Beyond the Reach of Love, qui était apparue il y a huit mois sur l’EP Six Songs About Love & the Lack Thereof. Qu’elle fasse un retour ici montre l’importance de son sujet pour Sheehy : inspirée par l’enterrement d’un ami perdu de vue, mort seul après s’être coupé de tout le monde, la chanson parle de la vulnérabilité des hommes une fois leur jeunesse envolée, et de leur incapacité à demander de l’aide.
You Better Take Everything est une pure merveille, tant de par sa mélodie que par son orchestration et son écriture, qui dosent parfaitement le lyrisme, l’émotion et la réflexion : l’artiste s’interroge sur son propre processus de créativité, dont il sait désormais qu’il est essentiel à son existence. Il s’effraie de la perspective de la généralisation de l’IA comme instrument de pillage des œuvres humaines, qui fait abstraction du processus créatif et, pire encore, de la souffrance qui les a nourries. « All my defeats / And the one that will always sting / If you’re going steal from me / You better take everything » (Toutes mes défaites / Et celle qui me fera toujours souffrir / Si tu comptes me voler / Alors, prends tout…).
Pure Deep Water clôt la première face de manière terriblement touchante : Sheehy y fait l’éloge des gestes simples de bonté ordinaire : offrir une tasse de café, prêter une oreille attentive à quelqu’un qui a besoin de parler, dans un monde qui manque cruellement de compassion. Simple et totalement bouleversant.
Only Drinking in My Dreams, avec ses couleurs « Americana » et son joli final « soul », date de l’époque de l’album Distance, du COVID et du confinement. Après toutes ces années de sobriété, Michael avait encore des rêves de moments d’ivresse… comme pour se souvenir qu’on n’est jamais tout à fait à l’abri du naufrage. « Don’t worry sweetheart / Things aren’t as awful as they seem / And it’s alright, Ma / I’m only drinking in my dreams » (Ne t’inquiète pas, ma chérie / Les choses ne sont pas aussi terribles qu’elles en ont l’air / Et tout va bien, maman / Je ne bois que dans mes rêves). On se rassure comme on peut.
L’émotion remonte d’un cran avec la tremblante, minimaliste et courte If I Had Known It Was the Last Time. Une pensée pour les amis disparus, et ce doute qui nous mine : la dernière fois qu’on s’est vus, est-ce qu’on a su leur dire qu’ils comptaient pour nous ? A l’inverse, The Left Hand Don’t Need to Know est un morceau ample, ambitieux dans son désir de se saisir de questions essentielles, inspirées par la lecture de Simone Weil (sur le Bien et le Mal, sur notre capacité à faire les deux, parfois en même temps…), et de les formuler sur un lit de violons presque expérimentaux dans une tonalité blues.
Michael raconte qu’il a écrit Don’t We Deserve Some Kind of Love? (le thème central, le cœur de l’album) après avoir réalisé que sa chanson la plus connue, Twisted Little Man (1999, utilisée dans la bande sonore de la série Deadwood) avait accompagné des overdoses, des descentes aux enfers, des gestes suicidaires de ceux qui l’aimaient ! Avec le passage du temps, il en est arrivé au point où ce qui lui importe le plus, c’est que ses chansons véhiculent désormais des sentiments positifs, comme l’acceptation de soi, et surtout de l’amour que l’on mérite.
La conclusion de l’album s’intitule Tiny Blessings, et c’est une chanson folk, courte, non produite, presque brute, qui s’inspire d’un conseil simple de la mère de Michael : « It’s okay to laugh / While the world goes to hell / And sing through these darkening days » (Il est permis de rire / Alors que le monde part à vau-l’eau / Et de chanter tout au long de ces jours qui s’assombrissent). Un véritable conseil d’ami.
Espérons que nous n’aurons pas à attendre six ans à nouveau pour recevoir des nouvelles de notre ami Michael, mais, même si c’était le cas, voici dix chansons qui nous aideront à vivre entre-temps.
![]()
Eric Debarnot
