Après le succès de La Somme de nos folies, Shih-Li Kow revient avec un recueil de nouvelles qui explorent les failles de la société malaisienne. Entre réalisme social, anticipation et dystopie, l’autrice tisse un ensemble cohérent et sensible où des existences ordinaires révèlent, sans jamais les souligner lourdement, les mécanismes de domination, les fractures sociales et les espoirs fragiles qui traversent notre époque.

Vingt-cinq nouvelles composent le recueil, toutes se déroulant en Malaisie. Leur longueur varie de très courte (parfois à peine une page) à plus longue ( 22 pages au maximum). A première vue, malgré quelques personnages récurrents, elles ne semblent pas directement connectées, d’autant que Shih-Li Kow n’a pas choisi de genre unitaire, le recueil oscillant entre tranche de vie, science-fiction et dystopie.
Et pourtant, on sent qu’il y a un fil invisible qui les relie dans l’atmosphère aigre-douce troublante que la lecture distille au fil des pages. Chaque nouvelle explore de façon subtile les zones grises et d’ombres de la société malaisienne, évoquant les tensions raciales liées au multiculturalisme (une partie important de la population malaisienne est d’origine chinois et indienne) ou aux rapports de classe inégalitaires. Chaque nouvelle apporte sa pierre à l’édifice pour composer une critique sociale d’une grande finesse qui va au-delà de la seule société malaisienne.
Les nouvelles les plus courtes peuvent laisser un sentiment d’inachevé, mais dès qu’ils s’allongent, elles bluffent par leur construction narrative impeccable qui révèle petit à petit la violence sociale à l’oeuvre, toujours sur un ton posé sans grands effets dramatiques. Elles bluffent également pour leur art du portrait en quelques phrases qui disent tout et font tout comprendre de la situation.
« J’avais cru qu’il me restait plusieurs années pour échafauder des plans. L’âge adulte était encore dans les nuages, une bulle de trois fois mon volume que je transportais autour de moi comme une coquille à l’intérieur de laquelle j’allais grandir. J’étais trop jeune pour comprendre que le temps passait plus vite pour mon père. » Nouvelle « Elle a l’âge pour ça ».
Certaines nouvelles sont absolument remarquables.
« Elle a l’âge pour ça », terrible avec sa chronologie inversée qui montre comment la tragédie présente du mariage forcé d’une jeune fille musulmane de quatorze ans s’est construite dans la passé.
« Assurance vie » ou « Juste un plus » qui montre ce qu’il se passe quand on laisse la logique capitaliste envahir une expérience humaine, le deuil d’un enfant lorsqu’on a souscrit à une assurance résurrection, ou un implant cérébral hérité de sa mère décédée qui change votre façon de voir les choses.
« Poussières d’amiante, ciel de silice », une nouvelle dystopique qui raconte de façon très intime la lutte des classes au sein d’un couple dans un monde ségrégué suite à une catastrophe environnementale qui a rendu l’air irrespirable.
« Ces merveilleux garçons », peut-être la nouvelle la plus émouvante sur une mère en plein dilemme suite au retour de son fils transfuge de classe qui a réussi en Australie.
« Selon l’almanach Tong Shu qu’il utilisait, des os lourds auguraient une bonne vie. Ils étaient denses, emplis de moelle et riches en calcium céleste, suffisamment forts pour résister aux coups durs du temps et pour avancer sans encombre à travers l’existence. Les individus aux os légers, eux, voletaient à ses marges, vides de substance, aisément brisés. » Nouvelle « Le Poids des os »
Sans discours militant, ni sensationnalisme appuyé, Shih-Li Kow est une autrice qui dévoile, ici les mécanismes pernicieux sous-jacents dans la société, qu’elle soit malaisienne ou pas. Une oeuvre aussi troublante que singulière qui montre la fragilité de nos vies, chaque personnage, inéluctablement seul, cherchant d’une façon ou d’une autre une vie meilleure sans avoir l’assurance d’y parvenir.
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Marie-Laure Kirzy
