Peu de gens en France sont réellement au fait du « scandale des écoutes » qui a secoué la Grande-Bretagne il y a un peu plus de dix ans. Pourtant, il s’agit d’un bel exemple de coups portés au journalisme indépendant par la collusion entre politiciens, policiers et médias aux mains de milliardaires tous puissants. Edifiant !

Parmi les sujets d’actualité « chauds » en ce moment, il est impossible d’échapper aux inquiétudes grandissantes sur le futur du métier de journaliste, à l’heure où le travail « d’investigation » traditionnel, si important pour l’existence d’un contre-pouvoir vis à vis des politiciens comme de la puissance croissante des oligarques contrôlant la presse et la télévision, est en rapide disparition. Force est de constater que, si l’on approche une « zone rouge » en la matière, avec toutes les conséquences désastreuses que l’on pressent, pour la survie de la démocratie, le problème n’est pas nouveau.
Et c’est bien ce que l’on peut retenir du visionnage de l’édifiante série britannique, The Hack (curieusement baptisée Sur écoute en France, comme si The Wire n’avait jamais existé !), qui relate de manière très sérieuse, presque austère par instants, le scandale – dans les années 2000 et 2010 – de l’utilisation d’écoutes clandestines par la presse tabloïds appartenant à Rupert Murdoch. Le paradoxe (seulement apparent) de cette très douloureuse affaire – quand on voit quels ont été les résultats de ce scandale ! – est que c’est le comportement abusif de journalistes qui est dénoncé, en particulier par l’équipe d’investigation de The Guardian (le journaliste Nick Davies et le rédacteur en chef Alan Rusbridger, et leurs collègues). Et que, pourtant, cette mise à jour de la collusion entre journalistes sans éthique professionnelle, policiers corrompus (un mal apparemment chronique à Scotland Yard !) et politiciens soucieux d’être dans les petits papiers du milliardaire australien, a bien pour enjeu fondamental la liberté de la presse.
Il faut donc regarder The Hack, même si, et c’est honteux, peu de gens en parlent, parce que nous sommes aujourd’hui, bien plus encore qu’en 2010, à un moment clé où la question de la concentration des médias est devenue centrale un peu partout en Occident. Parce que la série ne se contente pas de présenter Rupert Murdoch comme un individu puissant et extrêmement nocif, mais comme le symbole d’un problème plus large : que se passe-t-il lorsqu’un groupe médiatique devient tellement influent que les responsables politiques et les institutions de contrôle préfèrent ne pas s’en faire un ennemi plutôt que de faire respecter les règles fondamentales de fonctionnement de la société ?
C’est Jack Thorne, déjà responsable du remarquable Adolescence, qui est à la manœuvre ici, et il s’appuie sur un casting de haut niveau, puisque David Tennant et Robert Carlyle tiennent les deux rôles principaux, ceux de deux hommes qui montent en première ligne pour dénoncer « le système » qui est devenu dysfonctionnel alors que tout le monde préfère fermer les yeux, tandis que Toby Jones tient la barque du célèbre journal The Guardian avec une belle crédibilité.
Le problème, s’il y en a un, de The Hack, c’est que la volonté de rigueur dans la description précise des faits prend régulièrement le pas sur la « dramatisation » que demande généralement la construction d’une série TV populaire. Ce qui veut dire que quiconque n’est pas capable de se concentrer sur une intrigue labyrinthique, qui multiplie les personnages – tous réels et non dissimulés derrière des pseudonymes – risque fort de décrocher avant la fin, et donc de manquer un dernier épisode, certes didactique dans sa démonstration des conséquences du « laisser faire » et de la corruption généralisée, mais également bouleversant.
Thorne et son équipe, sans doute conscients de cet écueil, ont pris deux décisions qui peuvent surprendre, et qui ont été critiquées. D’abord, ils ont lié leur sujet central avec un second événement réel, une enquête policière infructueuse sur un meurtre sordide, qui sera impactée plus ou moins directement par le système politico-policier-médiatique dénoncé par The Guardian : le lien existe entre les deux fils narratifs, mais il n’empêche que le résultat de ce choix est une dilution du sujet central de The Hack. Ensuite, formellement, Thorne a choisi de briser le quatrième mur, en laissant Nick Davies apostropher le téléspectateur, et expliquer / commenter les situations les plus complexes : cette approche ne manque pas d’humour, surtout quand on connaît la vivacité du jeu de Tennant, mais on ne peut s’empêcher de trouver qu’elle désamorce la gravité des thèmes traités par la série.
Néanmoins, en dépit de ces réserves, The Hack est une série qu’il serait dommage de manquer, car, un peu à manière du travail de David Simon dans The Wire (l’autre Sur écoute, justement), il s’agit ici d’observer les dysfonctionnements de la société, et ainsi de démonter les mécanismes de pouvoir et leur perversion. Un travail de salut public, donc.
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Eric Debarnot
