Avec Eega, La Mouche Vengeresse, S. S. Rajamouli décline de manière souvent jubilatoire le concept ridicule sur le papier d’une vengeance après réincarnation en mouche.

Grâce à Carlotta, distributeur avant tout réputé pour son excellent travail sur le cinéma de patrimoine, Eega, La Mouche Vengeresse va donc pouvoir être visionné sur grand écran par un public un peu plus large que celui qui le découvrit à l’Etrange Festival il y a 14 ans. Le film prend une autre saveur désormais, sachant la route choisie par son réalisateur S. S. Rajamouli depuis le diptyque Baahubali, en son temps plus gros budget du cinéma indien, avec son mélange d’Heroic Fantasy, de Péplum, de cinéma épique façon Les Trois Royaumes, de comédie musicale et d’intrigues shakespeariennes. Pour un succès public qui fit date en Inde.

Puis RRR avec ses amitiés viriles wooiennes, sa version uchronique de la lutte pour l’indépendance, ses scènes d’action hyperboliques et la danse comme moyen de régler une bonne fois pour toutes le problème du racisme. Pour cette fois en plus un Oscar et un Golden Globe de la meilleure chanson.
Des films aux héros plus que testostéronés, avec des super-pouvoirs de divintés hindoues. Aux antipodes du héros miniature d’Eega, La Mouche Vengeresse donc. Si RRR veut caresser dans le sens du poil ceux et celles qui détestent les colonisateurs, les Anglais et les colonisateurs anglais, Eega, La Mouche Vengeresse flatte l’envie du spectateur de voir un David miniature poser des problèmes à Goliath.
Nani (Nani), jeune homme amoureux transi de sa voisine Bindu (Samantha Ruth Prabhu), se voit bientôt assassiné par Sudeep (Sudeep), un homme d’affaires sans scrupules qui convoite la charmante jeune femme. Réincarné en mouche domestique, Nani n’a cependant rien oublié de son passé. Il veut se venger.
Rajamouli croise ici deux clichés du cinéma populaire de son pays : la vengeance après réincarnation, et l’être humain réincarné en animal, le second provenant de films populaires du Sud du pays (de langue télougoue plus précisément) des années 1960-1970. Le concept semble ridicule sur le papier. Il est introduit par des dialogues en voix off façon Princess Bride, avec une jeune fille demandant avant de dormir à son père un conte jamais entendu. Toute la première partie au cours de laquelle Nani et Sudeep se disputent (en mode lourdingue pour être très gentil) Bindu relève ensuite de la purge absolue.
Mais le film décolle après la réincarnation. Au même titre que Shaolin Soccer, il rappelle qu’il n’y a pas de sujets ridicules, juste des bons ou des mauvais traitements. Justement, Rajamouli a choisi de traiter formellement son sujet avec le plus grand sérieux. En étudiant le cinéma des Studios Pixar, il s’est demandé comment filmer le monde des humains du point de vue de l’infiniment petit. Ou encore à quoi ressemblerait un plan subjectif du point de vue d’une mouche. Et aussi comment filmer à vitesse de mouche, la course poursuite automobile rappelant que dans une course contre une voiture en cinquième vitesse l’insecte sera toujours plus rapide.
En résulte un film où l’on est bien content de voir une mouche poser à la vie quotidienne d’une grande fortune plus de problèmes qu’un contrôle fiscal. Et comme dans tout revenge movie qui se respecte il faut trouver des alliés (Bindu dans le cas présent, pour de mémorables moments de communication mouche/être humain).
Certains critiques indiens ont vu dans le film une moquerie vis-à-vis des Mâles Alphas à superpouvoirs du cinéma populaire du Sud. Mais le reste de la filmographie du cinéaste ne plaide pas en faveur de cette cause. Il s’agit juste d’assumer une idée un peu folle jusqu’au bout, au risque du ridicule, comme lorsque le héros de Magadheera du même cinéaste va serrer la main de toutes les filles qu’il croise pour retrouver la main féminine au contact de laquelle il s’est senti foudroyé au sens propre.
Pour un film se regardant comme l’équivalent pour Rajamouli des bisseries tournées par Peter Jackson avant de sa lancer dans des superproductions. Un film également montré ce jour pour achever la rétrospective consacrée au cinéaste, en sa présence, à la Cinémathèque. Avant que le réalisateur ne vienne présenter ce film et RRR le 1er juillet à la rétrospective de l’Institut Lumière de Lyon.
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Ordell Robbie
