Chronique précieuse de la vie (la vraie) dans la Cité Pablo Picasso de Nanterre, avant et autour des incidents ayant suivi da mort de Nahel, tué par un tir de la police en juin 2023. Une lecture indispensable, pas moins.

J’habitais Nanterre au début des années 80, quand les tours de la Cité Pablo Picasso, encore toutes récentes, faisaient l’admiration de tous. Pour leur audace architecturale. Pour le fait, surtout, qu’elles représentaient alors la réussite de l’intégration d’une population socialement fragile, grâce à un vrai concept urbanistique. Le hasard a voulu que, après de longues pérégrinations à travers le monde, j’habite à nouveau en 2023 à quelques kilomètres de ces tours, juste au moment où la cité s’est embrasée suite à la mort – disons suspecte, pour être gentil – du jeune Nahel, abattu par la police pour un motif discutable : rappelons qu’il y a peu, la Cour de cassation a annulé la requalification des faits en « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner » pour le policier auteur du tir mortel, ce qui fait que ce dernier sera probablement jugé pour meurtre… A ce moment-là, j’ai réalisé que la cité « idyllique » des années 70-80 était considérée désormais comme un repaire de dealers, un lieu infréquentable, dangereux. Que s’était-il donc passé au cours de ce presque demi-siècle ?

C’est là l’une des questions – parmi de nombreuses autres – à la quelle tente de répondre Nanterre avant l’orage, la passionnante « BD documentaire » de Feurat Alani (journaliste ayant travaillé sur le terrain des conflits du Moyen-Orient, mais également lui-même originaire de la cité Pablo Picasso), mis en image par Ulysse Gry, d’une manière particulièrement vigoureuse et frappante (et en utilisant largement le spectre de couleurs des tours de la cité).
L’idée centrale du livre, qui paraît dans « Témoins du monde », une collection audacieuse de chez Stenkis ayant pour vocation de témoigner et de débattre de l’état de notre monde, loin de tout le sensationnalisme et de toute idéologie, n’est pas de revenir sur les circonstances de la mort de Nahel, ni sur les responsabilités des uns ou des autres dans les émeutes qui ont suivi. Alani a choisi plutôt de raconter, à travers les mots de ses habitants, l’histoire de la cité, et la manière dont, 50 ans après sa création, les relations entre les habitants ont évolué, alors que la paupérisation des classes populaires s’est accentué, et que la proximité des bureaux de la Défense, avec ses cadres fortunés, a attiré le business de la drogue dans la cité.
De nombreuse pages de Nanterre avant l’orage dégagent une belle émotion, quand les « anciens » se remémorent de la manière dont ils étaient traités à l’époque où ils vivaient dans les bidonvilles occupant alors le site de la Défense, ou quand Alani est témoin de la manière dont la cité intègre ses SDFs, ou encore ses membres souffrant de troubles mentaux. A l’inverse, la dégradation des rapports entre les jeunes et la police, avec des acteurs des deux côtés arc-boutés dans la haine de l’autre, sans communication possible, n’est pas occultée… même si aucune issue ne semble possible.
Le livre se referme néanmoins sur quelques pages d’espoir, sur la possibilité, aussi fragile soit-elle, d’un futur à construire à partir des traditions familiales, de la fraternité, et du goût pour la vie. Une conclusion certes idéaliste, mais qui vaut quand même mieux que les discours de haine et de mépris qui fleurissent de plus en plus dans la société française.
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Eric Debarnot
Nanterre avant l’orage
Scénario : Feurat Alani
Dessin : Ulysse Gry
Editeur : Steinkis
Collection : Témoins du monde
121 pages – 20 €
Date de parution : 28 mai 2026
Nanterre avant l’orage – extrait :

