A celles et ceux qui sont persuadés que tous nos seniors craignent les chaleurs extrêmes, nous les invitons à tenter de sortir eux-mêmes indemnes des marathons que sont les concerts donnés cet été par Nick Cave. L’Australien, du haut de ses bientôt 69 ans, nous a de nouveau délivré un sermon passionné sous le dôme de chaleur nîmois et sans pause fraicheur réglementaire. Une expérience aussi éprouvante que magnifique.

A l’automne dernier, l’annonce de la tournée estivale de Nick Cave & The Bad Seeds ne nous laissait pas présager des conditions climatiques dans laquelle elle allait se dérouler. En pleine troisième vague de canicule dans l’Hexagone, les plus de 40 degrés ressentis en plein cagnard pouvaient paraitre insurmontables. Mais cela était sans compter la dévotion que portent les fans à Nick Cave, et celle-là même que l’Australien leur voue en retour depuis maintenant plus de quarante ans. Après une tournée des « arenas » fin 2024, à la suite de la sortie de Wild God, Nick Cave avait levé son pied – toujours chaussé de ses mocassins noirs vernis -, pour nous livrer en juillet 2025 une série de récitals en solo (bien qu’accompagné alors à la basse par le toujours discret Colin Greenwood), se produisant dans des lieux particulièrement prestigieux, comme à la Philharmonie de Paris ou au Théâtre antique d’Arles.
De quoi satisfaire son immense masse d’admirateurs, cette dernière n’étant cependant jamais rassasiée. Ainsi, Nick a rappelé ses troupes du Wild God Tour pour repartir cet été pour une tournée européenne. Entre différents festivals où nous pourrons le retrouver en France, comme aux Vieilles Charrues, au Cabaret Vert et à Rock en Seine, c’est bien en tête d’affiche que le groupe va se produire dans deux des plus beaux sites du sud de la France, les Arènes de Nîmes et le Théâtre antique de Vienne. Les deux dates s’enchainant, nombre de spectateurs vont ainsi s’offrir en guise de fête nationale deux feux d’artifice de rock et de grâce mélangés, tirés par l’un des artistes les plus charismatiques que nous connaissons à ce jour.
Direction le Gard pour la première soirée aux arènes de Nîmes. Premier constat, le nombre de places en revente sur les sites dédiés laisse présager des priorités de certains en cette soirée de demi-finale de coupe du monde de football. Une décision qui leur coûtera cher, mais nous laisserons à d’autres le soin de refaire le match. Ainsi, l’espace glané dans la fosse, qui pourtant affichait complet, est des plus agréable en ce chaud début de soirée. C’est avec une bon quart d’heure de retard sur l’horaire annoncé (nous blâmerons la chaleur qui ne cesse de jouer avec les nerfs des roadies et les cordes de guitares malgré les couvertures de survie qui les recouvrent) que les Bad Seeds pénètrent sur scène, la scénographie étant identique à celle de la dernière tournée : on retrouve le voilage qui recouvre l’écran vidéo de fond de scène et les nombreux instruments et pieds de micro pour les dix musiciens et choristes qui accompagnent Nick Cave. Le casting reste fidèle à 2024, mais la setlist, qui n’est plus axée sur la promotion de Wild God, va pouvoir ainsi s’étendre. C’est en effet entre une et deux chansons par album sélectionné qui seront déroulées, permettant de brasser large et de satisfaire toutes les appétences.
Première surprise : une entrée sur les chapeaux de roues avec le détonnant Get Ready For Love, du tout aussi détonnant Abattoir Blues. C’est donc immédiatement que Nick se rue sur le public et se hisse sur son estrade qui longe le premier rang. Les mains s’accrochent au bas de pantalon du grand maitre de cérémonie, et la sueur dégouline à grand flot avec un premier uppercut sur nos tête déjà vacillantes avec From Her To Eternity, où les premières salves de chœurs s’élèvent. C’est également la première percée de Nick dans, ou plutôt sur la foule, réussissant un bref mais efficace surf sur les bras tendus.
On ne sait si c’est l’effet de la chaleur qui exacerbe tous les sens, même les plus primaires, le cadre somptueux des arènes ou le soleil couchant sur le ciel bleu turquoise, mais ce soir verra une connexion particulièrement intense se lier entre le musicien et son public. Preuve en est que les gradins seront debout dès le second morceau, pour ne plus se rasseoir. La température dans la fosse monte à une allure folle, les corps moites ne peuvent que s’entrechoquer à l’écoute du premier défilé de tubes entre Wild God, le fracassant Tupelo et ses coups de tonnerre, accompagné du retour d’un de ses colistiers de The First Born Is Dead, Train Long Suffering. Les éventails ne servant à rien si ce n’est à brasser un air chaud et plutôt malodorant, ils sont vite remisés parmi la fosse lors du passage ralenti du concert où l’on calme les esprits et un peu les corps au son de Rings Of Saturn du très émouvant Skeleton Tree, de Bright Horses et de Joy, single aux sonorités de psaumes de cathédrale, où lors de son dernier couplet, Nick Cave réussi à imposer un silence d’église, susurrant les dernières paroles face à une audience en apnée, littéralement suspendue à ses lèvres.
On repart donc fortement secoués pour passer la cinquième avec une nouvelle série de morceaux ou Nick va encore réussir à marcher sur la foule comme Jésus marchait sur les eaux, soit sans jamais douter que des dizaines de bras et d’épaules le soutiendront, lui permettant de continuer son prêche bouillonnant au plus près de ses fidèles. Ainsi, sur le bondissant Papa Won’t Leave You, Henry, Nick, après avoir réussi à se laisser porter droit comme un « i » jusqu’au premier quart de fosse, se laissera glisser au sol pour se joindre à la liesse avec une petite séance de pogo improvisée, de quoi rappeler que derrière les chemises aux cols amidonnés et les costumes cintrés se cache un punk qui a toujours aimé se plonger au cœur de l’action. Une séquence jubilatoire pour les spectateurs à proximité, et une sacrée cure de jouvence pour tous les présents, la majorité des fans étant fidèles depuis les premières heures des Bad Seeds.
Tout cela nous amène à ce moment où le souffle devient de plus en plus court, les rythmes cardiaques frôlent l’arythmie, mais le plus beau reste à venir avec la dernière série de tubes qui ont hissé Nick Cave au panthéon des dieux du rock. D’une messe athée nous passons à un culte sectaire, quand Nick se transforme en guru à la main droite rouge, sous les chœurs déchaînés de la fosse. Puis c’est au public de donner le rythme lorsque, sur la version très rock de The Weeping Song (ou la basse de Colin et sa ligne profonde lui apporte une sensualité qui n’existe pas en version disque), il se doit de taper des mains tout du long, sous la supervision de Nick lui-même.
Une des plus belles chansons de tout le répertoire de Nick Cave, Jubilee Street, est de nouveau interprétée en mode crescendo, débutant lentement au piano pour accélérer son rythme, lorsque que Nick se lève pour la terminer debout au micro, se laissant posséder par un démon de la danse particulièrement hypnotisant. On apprécie sur cette tournée estivale le retour d’un duo féminin-masculin, celui qui à l’époque concrétisait une des plus belles romances rock and roll, celle de Nick et PJ Harvey sur Henry Lee, ce soir interprétée avec Janet Ramus, une des choristes des Bad Seeds, donnant au morceau une tonalité plus gospel et solennelle.
Le moment des rappels arrive, ce premier soir verra le retour d’une pépite de Tender Prey, The City Of Refuge, où l’Australien y retrouve, presque quarante après, la fougue des origines. La veste, le veston et la cravate sont déjà tombés au sol depuis un moment du fait de la chaleur écrasante, et Nick se jette une dernière fois dans son public, bras et micro tendus vers les fans, les commentaires sarcastiques toujours à l’affut, qui penserait alors que plus de quatre décennies séparent l’artiste de ses débuts dans des rades peu fréquentables où il donnait des courtes et très sauvages prestations ?
Le final à Nîmes verra Nick au piano dédicacer le très beau Wide Lovely Eyes à sa femme Susie, alors que le lendemain, au sein du Théâtre antique de Vienne, nous aurons l’honneur de deux nouvelles raretés sorties de la malle au trésor que sont Nobody’s Baby Now et le troublant Stranger Than Kindness. Tout se termine avec Nick Cave seul sur scène, de nouveau au piano pour une dernière communion avec la magnifique ballade Into My Arms, que le public reprend en chœur avec une véritable tendresse, guidé par Nick lui-même.
Cette soirée aux arènes de Nîmes a revêtu un côté magique, l’alchimie entre l’artiste et les spectateurs était telle qu’une impression d’harmonie parfaite a régné de bout en bout. Il est des concerts qui provoquent des sensations uniques, et rares sont ceux qui les déclenchent de façon unilatérale chez tous les présents. Nick Cave prétend que « The King, he was born in Tupelo« . Le roi Nick, lui, nous vient plutôt de Warracknabeal en Australie, et n’a pas l’intention de se laisser détrôner de sitôt, n’en déplaise aux nombreux prétendants qui se bousculent à ses pieds.
Un concert qui restera très longtemps dans les mémoires.
![]()
Laetitia Mavrel
Nick Cave & The Bad Seeds aux arènes de Nîmes
Production : Adam Concerts
Date : mardi 14 juillet 2026
Son dernier album :
Nick Cave & The Bad Seeds – Wild God
Label : Bad Seed Ltd / Play It Again Sam
Date de sortie : 30 août 2024
