Hommage assumé à Ils étaient dix d’Agatha Christie, Les Crimes de la Maison bleue revisite avec efficacité le huis clos à énigme. Malgré quelques clichés, Yukito Ayatsuji livre un polar solide, dont le final relève nettement l’ensemble.

Très expiré par Les 10 petits nègres, d’Agatha Christie, renommés Ils étaient dix pour que l’affaire ne tourne pas au vinaigre, même au Monténégro (qui n’a pas changé de nom), Les crimes de la maison bleue de Yukito Ayatsuji démarre un cycle « Cluedo » avec une dizaine d’opus à venir. Affutez vos katanas. le roman est paru à la fin des années 80 au Japon.

La maison bleue du titre, elle n’est pas adossée à la colline, on n’y vient pas à pied mais en bateau, on ne frappe pas avant d’entrer car il n’y a plus de porte. Quant à ceux qui vivent là, ils n’ont pas jeté la clé parce qu’ils ont trop fumé, mais ils ont brûlé sur place il y a un an de façon mystérieuse. San Francisco. Quoi San Francisco ? Range ta guitare Maxime. Cette maison bleue se trouve sur l’île presque déserte de Tsunojima.
C’est cette place to be, quand on ne tient plus trop à sa carcasse, que les étudiants d’un club de jeunes amateurs de polars, qui auraient dû choisir la poterie ou les arts martiaux, ont sélectionné pour écrire le prochain article de leur revue. Tout le monde le sait, sauf eux, mais cette immersion sur une ancienne scène de crime n’est pas l’idée du siècle car aussitôt arrivés sur l’île, ils sont tués les uns après les autres. Et comme nous parlons de japonais, le travail est méticuleux. Dès que l’effectif se réduit, fini les soirées sans sushis et les survivants commencent à se dire qu’un tueur rôde sur l’île ou vit parmi eux. Quel flair.
En même temps, d’autres membres du club étudiant mènent l’enquête à distance sur le quadruple meurtre de l’île et la mort d’une ancienne camarade pendant une « troisième mi-temps », autre drame survenu quelques mois plus tôt.
S’agit-il d’une vengeance personnelle, de nems avariés, d’un fantôme de samouraï ou d’un Robinson Crusoé qui veut avoir la paix sur son île ?
Autant vous le dire tout de suite. En dehors des ninjas qui ne savent pas rentrer dans une baraque sans passer par les toits, des maîtres de kung-fu qui couinent comme des joueuses de tennis, des kamikazes qui ne maitrisent pas les atterrissages et des triades qui se comptent sur les doigts d’une main, j’ai beaucoup de mal à imaginer un meurtre dans un pays où les gens se déchaussent pour rentrer dans une maison et font la révérence cinquante fois par jour.
L’énigme en lieu clos n’est pas inintéressante, avec des protagonistes qui s’affublent de surnoms inspirés de célèbres détectives, mais c’est la partie « continentale » du roman qui sauve selon moi le récit d’un simple remake pour adolescents du chef d’oeuvre d’Agatha Christie.
L’intrigue, qui n’évite aucun poncif à son démarrage, avec même un plan de l’île et de la maison, ce qui fait l’économie de descriptions proustiennes mais cadenasse l’imagination du lecteur, s’étoffe et murit au fil des pages pour finir avec un peu de poil au menton. Si je me suis vite lassé d’essayer de deviner quel allait être le prochain personnage à finir en sashimi, les chapitres consacrés au barbecue initial et au double jeu rétrospectif de plusieurs personnages ont rendu ma lecture plus passionnante que la taille d’un bonzaï.
Pas un ingrédient ne manque pour un polar à énigmes, mais le petit mot de l’éditeur qui précise que « Les crimes de la Maison bleue, sont considérés comme l’un des mystères japonais les plus cultes » a quelque peu retourné son kimono. On est bien loin de la subtilité des polars de Keigo Higashino.
Pas fou le tofu.

Olivier de Bouty
