Deux avis pour le film le plus attendu de 2026 : L’Odyssée. Loin du spectaculaire attendu, Nolan livre une adaptation d’Homère étonnamment dépouillée, qui transforme l’épopée en réflexion crépusculaire sur la guerre, le pouvoir et les mensonges de la légende.

Le parcours de Nolan est passionnant : c’est l’un des grands réalisateurs en activité, parmi les rares de cette génération à pouvoir déplacer les foules sur son seul nom. Après s’être illustré dans une franchise et la science-fiction, il s’est tourné vers le film de guerre et le biopic : l’ambition auteuriste est claire – et légitime. Le succès improbable d’Oppenheimer en 2023 lui a permis d’obtenir un chèque en blanc pour son nouveau projet, qui renouvelle avec plus d’ampleur l’enjeu systématique de son cinéma : la bataille entre fond et forme. L’Odyssée, texte fondateur de la narration occidentale, se déleste de tout ce qui faisait les promos de ses films antérieurs (Inception, Interstellar, Tenet) où le mystère suscitait toutes les convoitises. Le récit est balisé, ses chapitres célèbres, sa fin connue. Un écrin idéal pour voir le cinéaste mettre sa maitrise au service du souffle épique, en abandonnant les scories superfétatoires qui ont régulièrement empesé son écriture.
Cette absence de high concept est la force originelle de son projet, et un principe structurant qui pousse le scénariste/réalisateur à une forme de modestie, le mettant au service d’un texte plus grand que lui. C’est ce qui explique peut-être l’absence salvatrice de grandiloquence, qui risque de frustrer une partie du public venue en découdre avec les attendus de l’épopée. Loin des cartes postales touristiques ou du lyrisme échevelé, Nolan opte pour une certaine grisaille, une nature hostile et une musique davantage texturée par des sonorités que modulées autour de mélodies indiquant au spectateur ce qu’il est censé ressentir. Les véritables scènes d’ampleur, l’invasion de Troie et le massacre des prétendants, ainsi que la lutte dans le temple d’Athéna ne seront pas les moments les plus réussis du film, que ce soit dans le montage, le découpage ou la durée. L’Odyssée, en somme, est davantage un récit d’aventure qu’une épopée, et la mention incontournable des péripéties d’Ulysse n’est pas non plus ses points forts : le Cyclope, étrangement désincarné, Scylla dans une CGI honteuse, la confrontation aux Lestrygons d’une linéarité décevante. Le récit aligne les chapitres sans parvenir à les intégrer réellement à l’ensemble, et se limite alors à une fonction primaire de divertissement mythologique pauvrement illustrative.
Mais les réserves sur ces passages ne sont légitimes qu’au regard du propos général, et cette modestie de Nolan est le grand atout d’un film qui n’a pas pour ambition d’en mettre plein la vue. Nolan opte certes pour une direction artistique parfois un peu hasardeuse dans le design des armures, lorgnant du côté de la SF, mais le contraste avec les réels antagonistes du récit, à savoir la nature et la nature humaine, ne s’en trouve que renforcé.
Car si le cinéaste n’abandonne pas certaines de ses marottes, comme le récit non linéaire (déjà en vigueur chez Homère, mais évidemment moins fragmenté) et quelques révélations finales, c’est au service d’un propos et non d’un insipide effet choc. L’Odyssée travaille la question cruciale du temps, de l’attente, de l’oubli, et creuse dans ses questionnements sur le pourrissement de l’espoir, le deuil, la nécessité d’un renouveau la réflexion de personnages abimés par leur légende. Tous les comédiens excellent (même si Pattison cabotine un brin dans un rôle de méchant qu’on aurait pu espérer un peu plus fin), et le couple principal Matt Damon/Anne Hathaway exhibe avec profondeur les prémices d’un âge mur. Car dans cette narration fondatrice, l’expérience conduit à démêler la fiction des vérités essentielles qu’elle est supposée illustrer. Le motif du mensonge et du récit ouvre le film par le chant des aventures troyennes d’Ulysse, dont on n’attend plus vraiment le retour : il est devenu un personnage. Ce statut délétère hante littéralement le protagoniste, qui devra prendre en charge le sort des hommes morts pour lui en honorant leur sépulture, et redéfinir les idéaux annoncés pour les motifs de la guerre. Chaque personnage illustre mentionné se trouvera ainsi désacralisé, à l’image du visage d’Hélène mutilé sur un profil qu’on a soin de dissimuler dans un premier temps. La très belle séquence de descente aux enfers, sur une plage sépulcrale, voit les morts s’enquérir des vivants qui les hantent, contrepoint aux séquences les plus solaires et idéalisées, presque malickiennes, de l’idylle avec Calypso, fondées sur l’amnésie et le mensonge.
Le chant est donc trompeur : ses louanges, sa gloire, son sentimentalisme, sa capacité à séduire fonctionne comme un poison. C’est la raison pour laquelle le chapitre des sirènes est l’un des plus réussis : Nolan ne donne pas à entendre leurs mélodies inhumaines, ni la monstruosité des créatures lorsqu’on ne résiste pas à les approcher. Il y substitue l’introspection d’Ulysse qui écoute alors ses désirs profonds, et les démons qui le hantent, dans une séquence cruciale qui reflète la structure entière de la relecture d’Homère par Nolan.
Circé l’annonçait : la transformation des hommes en porcs n’est que la mise au jour de leur nature profonde ; l’épopée a surtout pour objet la glorification des soldats l’héroïsme des grandes figures pour exacerber les générations suivantes au combat et à la soumission aux figures tutélaires. Ulysse ne peut revenir pour honorer ce motif fictionnel, car son retour implique d’affronter ce que la guerre a ravagé en lui. C’est là que la narration non linéaire prend tout son sens : les retours au sac de Troie délestent l’épopée de sa fonction première pour mettre l’homme face à sa bestialité, et renommer la geste héroïque en un massacre barbare. Le motif de la religion, évidemment central dans la mythologie originelle, est contorsionné avec la même intelligence. Alors qu’ils ne cessent d’invoquer la loi de Zeus pour leurs propres intérêt, que les malédictions ne sont que les noms donnés à l’absence évidente de chance face à une nature hostile, les hommes vivent dans un monde sans dieux. Le twist associé à la figure d’Athéna ne dit pas autre chose : cette figure d’accompagnatrice d’Ulysse est moins une déesse conseillère qu’un trauma civil qu’il doit régler.
L’Odyssée est donc un récit hanté, qui désactive la charge héroïque traditionnelle pour mettre au jour le pourrissement des individus sous la pression du pouvoir et des convoitises : en témoigne le duo versatile entre Télémaque et sa mère, où l’amour filial et la question du trône ne cessent de s’affronter. Un retour au récit fondateur qui se révèle crépusculaire, et tente d’ouvrir les yeux sur le poison d’une fiction vantant la loyauté des hommes à une figure opaque (Agamemnon, qui reste un casque avant d’être un visage) qui n’a jamais agi que pour sa mégalomanie personnelle. Montrer la guerre comme un génocide, les puissants comme des manipulateurs, un monde qui fabrique des ennemis (« People from the sea ») pour camoufler sa propre barbarie, et annoncer que les descendants de cette civilisation perdue oublieront ses erreurs…
Nolan s’empare de l’universalité homérique pour pérenniser le souffle de la fiction d’aventure, mais surtout pour adresser une supplique à son époque.
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Sergent Pepper
L’Odyssée
Film en co-production USA / Royaume-Uni de Christophe Nolan
Avec : Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway…
Genre : péplum, action, drame
Durée : 2 h 52
Date de sortie en salle : 15 juillet 2026
