« L’Odyssée » de Christopher Nolan : les remords de Prométhée

Deux avis pour le film le plus attendu de 2026 : L’Odyssée. La version de Nolan, c’est un Ulysse démythifié, cuisiné avec une narration à la Memento et des batailles de Dunkerque. Son Odyssée alterne le meilleur et le moins bon d’un cinéaste ayant acquis une liberté créatrice rare dans un cadre hollywoodien à gros budget.

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Oppenheimer l’a rappelé: le héros nolanien, c’est Prométhée. Un personnage qui est aussi le héros de bien des chefs d’oeuvre du cinéma hollywoodien, en particulier ceux qui offrent une vision critique des mythes fondateurs de la nation américaine.

Du coup, certains vont louer Nolan pour son ambition rare dans le cadre du cinéma hollywoodien à gros budget actuel, tandis que d’autres compareront défavorablement certains de ses films aux chefs d’œuvre du Nouvel Hollywood. Une fracture se creusant de plus en plus au fur et à mesure que s’accroissent durée et ambition des films du réalisateur.

Ulysse (Matt Damon), le légendaire roi grec d’Ithaque, entreprend un long et périlleux voyage de retour après la guerre de Troie, relatant ses rencontres avec des êtres mythiques tels que le Cyclope Polyphème, les Sirènes et la déesse-sorcière Circé (Samantha Morton).

En s’attaquant à L’Odyssée, Christopher Nolan offre de nouveau un film trop intéressant pour être négligé, mais aux défauts trop importants pour être un grand film. La gestion rythmique d’ensemble est un point à mettre à l’actif du film, surtout en comparaison d’autres Nolan au rythme alourdi par de longs tunnels de dialogues explicatifs (Inception, Interstellar). Parmi les morceaux de bravoure réussis, on trouve la Guerre de Troie, la grotte du Cyclope et la traversée des Sirènes. Tandis que scènes d’intérieur et de nuit sont superbement photographiées par Hoyte van Hoytema.

Le film vaut en premier lieu pour le regard démythifié sur son matériau d’origine. Ulysse est ici rongé par la culpabilité, celle de ne pas avoir sauvé tous ceux qui l’accompagnaient, celle du souvenir des pillages et des viols accompagnant (comme hélas la majorité des guerres de l’histoire de l’humanité) la Guerre de Troie. Il ment à ses coéquipiers au nom de sa propre version de la raison d’Etat. Il finit par se sentir étranger aussi bien hors Ithaque qu’à Ithaque à son retour.

Tout le film est surtout traversé par la transgression de la xenia, loi/coutume consistant à offrir protection et hospitalité aux étrangers. Une transgression (qui représente une trahison des Dieux) incarnée par les prétendants de Pénélope… mais aussi par Ulysse parce que ce dernier a participé à l’épisode du Cheval de Troie. Circé est de son côté présentée comme utlisant ses sorts pour se protéger de la libido des hommes frappant à sa porte.

Et pourtant, le mythe Ulysse tient toujours debout une fois le film achevé. Il faut dire que l’on parle d’un texte fondateur de la culture humaniste et non d’un vulgaire Far West ou de « success stories » américaines à forte part d’ombre.

Les passages de la Guerre de Troie évoquent les meilleurs moments de Dunkerque. La déconstruction narrative se situe dans la lignée de Memento et Inception, montrant la reconstruction progressive des souvenirs d’Ulysse. Un Ulysse pour qui, comme pour d’autres figures du cinéaste, le temps ressenti n’est pas le temps réel. Quant à Charybde et Scylla, c’était déjà le choix cornélien de Dark Knight des siècles avant l’homme chauve-souris.

Les flash backs sont narrés par des personnages du film, recoupant la tradition orale du texte adapté. Une tradition orale aussi incarnée par… le rappeur Travis Scott (présent comme acteur et interprète du morceau médiocre de générique de fin). Certains passages (les bagarres en corps à corps, le climax final) rappellent par leur illisibilité que Nolan est un cinéaste inégalement convaincant s’agissant de la mise en scène et du montage des scènes d’action. Les dialogues martèlent aussi un peu trop le propos sur les tourments d’Ulysse et surtout le thème de la xenia transgressée.

Une partie du casting ne convainc pas… avant tout parce qu’elle doit se coltiner des personnages secondaires à l’écriture sommaire : Pattinson/Antinous caricature d’arriviste, Zendaya/Athéna et Mia Goth/Mélantho faisant de la figuration, Elliot Page/Sinon n’existant que pour faire avancer le récit… Pour Tom Holland/Télémaque, le problème ne vient en revanche pas de l’écriture, mais de le voir faire du Tom Holland en pilotage automatique.

Il y a heureusement l’excellence de Matt Damon en Ulysse, le sens dramatique de Anne Hathaway en Pénélope, et une Samantha Morton glaçant le sang en Circé. Le score de Ludwig Göransson ne s’est de son côté pas fait remarquer, en bien ou en mal. Ce qui est plutôt bon signe au vu du pompiérisme de certains scores de la filmographie du réalisateur.

L’après-The Dark Knight (son meilleur long métrage à très gros budget) a souvent représenté pour Nolan la période des verres à moitié vide. L’Odyssée est plutôt un verre à moitié plein.

Ordell Robbie

L’Odyssée
Film américano-britannique de Christopher Nolan
Avec : Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway
Genre : Action, Aventure
Durée : 2h53min
Date de sortie en salles : 15 juillet 2026

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