Pendant près de trente ans, j’ai soigneusement évité Muse. Trop démonstratif, trop « stadium rock », trop éloigné de mes goûts. Jusqu’au défi lancé par un lecteur de Benzine : chroniquer The Wow! Signal sans avoir jamais écouté une seule note du groupe. Le résultat est moins prévisible qu’on pourrait le croire.

Cette chronique est le résultat d’un défi. D’un défi que m’a lancé l’un de nos lecteurs : que Benzine « ose » chroniquer un album de Muse, un groupe clairement loin de notre ADN… même si nous essayons de couvrir le plus de genres musicaux possibles. Pire encore, j’ai choisi, moi, de relever ce défi, car, à la différence de plusieurs de mes collègues rédacteurs, je suis totalement « vierge », si j’ose dire, n’ayant jamais auparavant écouté une seule note de musique du groupe. Surprenant ? Peut-être, mais Muse m’a, à ses débuts, été présenté comme une « version de Radiohead pour ados », et a ensuite rapidement viré dans la grosse artillerie du « stadium rock », me paraissant trop éloigné de mes goûts : il y a tant de musiques passionnantes à découvrir, pourquoi se risquer dans un « genre » qui, a priori, ne me parlerait pas ? Bref, ce matin, avec une pointe d’angoisse, j’ai lancé l’écoute de ce The Wow! Signal, dixième album d’un groupe que tout le monde connaît sur la planète, sauf moi. Avec le souci de restituer cette expérience le plus sincèrement et le plus objectivement possible : une « opinion » basée sur au moins trois écoutes des dix titres de l’album, pour ne pas non plus être trop influencé par le « choc de la découverte ». Avec en tête la question qui me semble la plus importante : Si Muse sortait aujourd’hui son premier album, est-ce que ce groupe me donnerait envie de le suivre ? »
« Launch a pulse out into the abyss / Reaching our hand to the lonely, lonely / Stars extinguish themselves out of fear / A beacon that can’t light the darkness » (Envoyer une pulsation dans l’abîme / Tendre la main vers les êtres seuls, si seuls / Les étoiles s’éteignent par peur / Un phare incapable d’éclairer les ténèbres). The Wow! Signal est donc un album sur « l’espace », un sujet qui parle forcément au fan éternel de Science-fiction que je suis. D’autant que le titre du morceau d’ouverture, The Dark Forest, fait référence au fameux concept que le génial Liu Cixin a explicité dans ses livres, justifiant pourquoi nous n’avons pas encore rencontré d’extra-terrestres. Une lecture rapide des paroles de la chanson pointe néanmoins les limites de l’exercice, du moins du point de vue littéraire : clairement, je ne tomberai pas amoureux de Muse pour ses textes, qui ne font pas dans la dentelle. Mais ils sont en phase avec le déluge de sons qui s’abat sur nous : même Pete Townshend, quand il avait inventé Tommy, n’aurait pas osé créer une ouverture de son « opera rock » aussi chargée, aussi littéralement « opératique » justement. The Dark Forest est une avalanche sonore qui enfouit l’auditeur, multipliant les références musicales : il y a des sons électroniques, des guitares « hard rock », des violons déchaînés, du pompiérisme « classique ». Quand les chœurs en latin déboulent à la fin, on se croirait sur un disque de Ghost, l’humour parodique en moins. Pourtant, si on a l’estomac solide, ça fonctionne : le chant de Bellamy est séduisant, et évoquera, en moins virtuose, mais aussi en moins cabotin, un certain Freddie Mercury. Avec indiscutablement, quelque chose de « post-Radiohead« .
Rupture étonnante avec Nightshift Superstar : ça groove, ça sonne presque comme de la disco des années 80 revisitée par des gens comme Daft Punk. C’est beaucoup plus digeste, car c’est fun sans craindre le ridicule. Bien sûr, il y a l’irruption de chœurs avec des voix enfantines dont on se serait bien passé, mais un refrain comme « Dancing free, you are / A nightshift superstar » me donne des flashbacks de Travolta dansant sur les BeeGees, remis au goût du jour. Là, je dois dire que je trouve Muse séduisant, vraiment plaisant au premier degré.
Shimmering Scars offre une pause provisoire à l’auditeur, en adoptant la forme ultra-classique de la ballade « hard rock », avec quand même, au milieu, des poussées lyriques qui font exploser la beauté réelle de la mélodie. Muse adore clairement pousser tous les curseurs dans le rouge, pour que les gens sachent bien à quel moment il faut agiter son téléphone portable allumé dans la fosse du Stade de France. C’est dommage, parce que la chanson avait le potentiel, plus dénudée, d’être un grand titre, d’autant qu’on peut aussi y retrouver des échos de la voix d’un Jeff Buckley. Thématiquement, elle est intéressante aussi, car Bellamy y exprime son désarroi intime (lié à une rupture, si j’ai bien compris), tout en y cherchant un écho universel, galactique : c’est ambitieux, mais loin d’être idiot. C’est en tout cas une jolie manière d’illustrer une crise existentielle quand on approche la cinquantaine.
Cryogen marque un retour aux « choses sérieuses » : la mélodie rappelle assez sensiblement Eurythmics, ce qui n’est pas une critique, mais les guitares rock puissantes entraînent le titre loin de ses possibles racines électro-rock. Comme dans la chanson précédente, Bellamy fait un parallèle entre le froid qui a envahi son cœur et le froid spatial. Un titre plutôt séduisant grâce à son énergie, qui devra faire son petit effet en live.
La première face se clôt avec un Be With You, qui démarre sur un lit d’orgue comme un titre de U2 de l’époque de ses premiers triomphes planétaires. Heureusement, un beat électronique fait dévier un temps la chanson vers quelque chose de plus contemporain, avant un final paroxystique. Clairement Muse aime les ruptures de styles, ou plutôt aime caser dans chacune de ses chansons le plus d’idées possibles, le plus « d’influences » aussi. Et ça, cette boulimie de genres musicaux, c’est très typique de notre époque, et c’est donc – même si je comprends que tout le monde ne soit pas d’accord – pertinent.
La seconde face, comme la première, s’ouvre dans un délire quasi wagnérien : Hexagons assume pleinement les tendances prog rock qui pointaient leur nez occasionnellement depuis le début, avec des claviers prépondérants et l’atmosphère spatiale qui va bien. Le chant de Bellamy est réellement très proche de celui du Thom Yorke des débuts, ce qui peut occasionnellement gêner, évidemment. Très original est le concept de la chanson, tournant autour du chiffre 6 : les six faces de l’hexagone, la construction du titre en six segments, sa sixième position dans le disque, la référence à la planète Saturne qui est la sixième du système solaire… : on peut trouver ça inutilement compliqué, prétentieux peut-être, mais j’ai envie de le prendre comme un « jeu » : après tout, n’oublions pas que Lennon, à l’époque reine des Beatles, adorait lui-même balancer à la face du monde des concepts alambiqués et des messages mystérieux… Et puis, il y a là encore un fond douloureux qui est incontournable. « I’m a marionette with severed strings / Gorge on my soul while I’m weak and dying » (Je suis une marionnette aux fils rompus / Repaissez-vous de mon âme alors que je suis faible et mourant) : s’il y allait un peu moins fort dans les images et les symboles, Bellamy nous toucherait plus. Mais je réalise que ce commentaire traduit mon âge : à quinze ans, j’aurais certainement trouvé ce genre de complainte bouleversante.
Après la méga-prise de tête de Hexagons, Muse a l’habileté de nous balancer ce The Sickness in You & I, gros rock gras et reptilien, qui revisite pas mal de clichés que l’on pourrait juger usés, mais qui sont exploités avec un appétit réjouissant. Sur les riffs bien sanglants, le chant passe de tonalités soul à des instants – inévitablement – lyriques. La même coloration « metal » revient rapidement sur le refrain du titre suivant, Unravelling, après un démarrage faussement calme et électronique. De manière habituelle, on est en milieu de seconde face dans le « ventre mou » du disque, et Unravelling, sans être aucunement honteux, a la saveur d’une répétition inutile de motifs qui ont déjà été bien explorés dans les titres précédents. Le paradoxe est, je le découvre, qu’il a été le premier single de l’album, choisi sans doute parce qu’il est plus léger, plus évident, tout en explorant les thèmes-clés de The Wow! Signal.
Hush rattrape le coup, en s’aventurant – en particulier grâce à la participation vocale d’Ellie Goulding – sur des terres plus « pop », plus mainstream, que le reste du disque. C’est surtout une chanson qui tranche par rapport aux autres, sans doute parce qu’elle a été co-écrite avec l’un des co-producteurs, Dan Lancaster, et que Goulding y a imprimé sa marque. Space Debris me semble être la plus belle chanson de l’album, et donc une parfaite conclusion. Bellamy l’a expliqué lui-même : « C’est sans doute le morceau qui révèle le plus ce que j’ai traversé. » Il y poursuit pleinement la métaphore entre sa quête d’une « puissance supérieure » dans l’espace et le chaos des sentiments dans son cœur. L’émotion submerge la chanson, d’une manière assez extraordinaire. « I’m not what she craved / Orbit slow / As her soul decays / Like space debris / She will drift away » (Je ne suis pas ce dont elle avait soif / Une lente orbite / Tandis que son âme se dégrade / Telle un débris spatial / Elle finira par dériver au loin). Un soupçon moins d’emphase et on pourrait parler de chef-d’œuvre.
Voilà. Suis-je devenu un fan de Muse ? Sans doute pas, et ce d’autant que je n’ai encore écouté aucun autre disque du groupe. Mais ce que j’ai entendu ici ne mérite pas les critiques virulentes que l’on entend souvent de la part des « anti-Muse » : il y a ici de belles compositions, des idées originales, voire audacieuses, de superbes passages chantés, des moments réellement excitants. Il y a aussi une volonté d’intégrer le passé du Rock (hard rock, prog rock, indie rock même) dans un mouvement contemporain, de faire coexister guitares et électronique, pour parler un langage qui séduise la jeunesse de 2026. Il y a par contre une tendance, difficile à supporter pendant quarante-cinq minutes, à ajouter des couches et des couches de sons, à aller systématiquement vers l’excès, comme s’il s’agissait de pousser encore une étape plus loin les concepts du « rock de stade » des années 80, telles que formulés par U2 ou Simple Minds entre autres.
Je pense que je prendrai du plaisir à réécouter certaines des chansons de cet album, individuellement, pour éviter la saturation sensorielle.
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Eric Debarnot
