Rencontre au Festival Gribouillis de Bordeaux avec l’auteur landais Jean Harambat. À l’occasion de la parution de son magnifique et intime roman graphique J’ai toujours rêvé d’être un fermier (Éditions Dargaud), il délaisse un temps la fiction pour raconter son propre quotidien rural en Gascogne. Un éloge du geste, de l’entraide et de la poésie paysanne, loin de tout misérabilisme.

Depuis une quinzaine d’années, Jean Harambat s’est imposé comme l’une des signatures les plus élégantes, lettrées et singulières de la bande dessinée contemporaine. Révélé en 2008 avec Les Invisibles (Prix de la meilleure bande dessinée historique à Blois), cet enfant de Mont-de-Marsan a longtemps promené son trait fluide et sa plume acérée du côté des grands récits et des figures mythologiques. Qu’il adapte avec brio Robert Louis Stevenson (Hermiston), qu’il fasse dialoguer la philosophie antique (La République de Platon) ou qu’il revisite l’art du polar à énigme à la sauce so british (Le Detection Club), sans oublier sa relecture magistrale d’Homère (Ulysse, les chants du retour), son œuvre s’est toujours distinguée par une immense érudition mêlée à un sens inné du romanesque et de l’aventure. Un parcours magistral qui lui a notamment valu le prestigieux Prix René Goscinny 2017 pour Opération Copperhead. Pourtant, avec J’ai toujours rêvé d’être un fermier, l’auteur opère un virage radical et éminemment intime. Pour inaugurer la nouvelle collection Charivari des éditions Dargaud dédiée à la non-fiction, Jean Harambat troque les masques de la fiction pour le récit à la première personne. Le fil rouge de ce nouvel opus ? Le chantier de rénovation d’une vieille bâtisse en Gascogne acquise il y a cinq ans, prétexte à une réflexion profonde et poétique sur notre rapport à la matière, à la transmission et aux racines. C’est dans le cadre effervescent du Festival Gribouillis à Bordeaux — l’événement phare de la rentrée dédié au dessin et à l’édition indépendante — que nous avons rencontré l’auteur. Entre deux séances de dédicaces, Jean Harambat s’est livré avec cette pudeur et cette générosité qui le caractérisent. Au micro de Benzine, il évoque les passerelles secrètes entre la mêlée du rugby, le travail du maçon et le geste du dessinateur, mais aussi son compagnonnage lointain avec le groupe The Inspector Cluzo et son admiration discrète pour le légendaire André Boniface. Entretien avec un artisan de la ligne et de la terre.
Benzine : Jean, après de grands récits d’inspiration littéraire (Hermiston, d’après Robert Louis Stevenson) philosophique (La République de Platon) ou mythologiques (Ulysse librement inspiré de L’Odyssée d’Homère), vous signez avec J’ai toujours rêvé d’être un fermier un album éminemment intime. Qu’est-ce qui a déclenché ce besoin de troquer la fiction pour le récit de votre propre retour à la terre ?
Jean Harambat : Il ne s’agit pas exactement d’un « retour à la terre », car je n’ai jamais véritablement quitté le monde rural. Si je m’en suis éloigné quelques années, cela fait bien longtemps que je me suis réinstallé à la campagne. J’ai acheté cette vieille ferme il y a cinq ans, et c’est le chantier de sa rénovation qui sert de fil rouge à l’album.
Prendre la parole à la première personne reste un exercice délicat. Si l’écriture d’un « Je » est fluide en littérature, la bande dessinée impose de se dessiner soi-même, ce qui exige de trouver une juste distance. Pour moi, la pudeur est une vertu essentielle ; il faut éviter de s’étaler. Je ne me serais pas lancé spontanément dans cette aventure sans les encouragements de mon éditrice chez Dargaud. Elle souhaitait depuis longtemps que j’évoque le monde agricole dont je suis issu. En créant la collection Charivari, dédiée aux récits de non-fiction, elle m’a incité à réfléchir à un projet sur la vie à la campagne. Elle était très marquée par la trilogie documentaire Profils paysans de Raymond Depardon. Comme les auteurs de bande dessinée issus de ce milieu sont rares, elle tenait à ce que je l’évoque à la première personne, avec une touche de poésie.
Benzine : Comment s’est construit le passage de ce récit intime vers la forme de la bande dessinée ?
Jean Harambat : La bande dessinée me semblait être le véhicule le plus sincère pour guider le lecteur dans cet univers. L’écriture du prologue est venue très naturellement à la première personne, et les chapitres suivants ont rapidement emboîté le pas. Mon éditrice, qui connaît mon attachement à la dimension littéraire, a d’abord suggéré de conserver mon texte brut et de l’agencer avec des images, à la manière d’un livre illustré.
Cependant, après plusieurs essais de mise en page, nous avons compris qu’il serait plus intéressant et plus original d’utiliser pleinement les outils de la bande dessinée. Ce premier texte m’a servi de tremplin pour déployer une narration que j’espère discrète. Je l’ai ensuite retravaillé, épuré et écourté, en y injectant des scènes de vie et des dialogues pour rendre le tout vivant et dynamique.
Benzine : Vous parlez magnifiquement de « l’intelligence de la main ». On trouve d’ailleurs une citation dans le livre — que vous attribuez indirectement à Sempé — qui rappelle que « c’est la main qui guide l’œil ». Selon vous, en quoi le travail de l’art séquentiel, avec sa répétition de cases et ses heures de dessin, se rapproche-t-il du labeur manuel du maçon ou du paysan qui façonne sa ferme ?
Jean Harambat : C’est une idée qui me tient particulièrement à cœur. Je lis depuis très longtemps les travaux du philosophe américain Matthew Crawford, notamment son essai à succès Éloge du carburateur. Intellectuel et universitaire, il a choisi d’ouvrir un garage pour réparer de vieilles motos. Il y théorise la manière dont le travail manuel mobilise notre intelligence : c’est la main qui stimule le cerveau. Ce parallèle résonne profondément en moi, car il décrit un monde que je connais bien, celui du labeur physique, qui partage de nombreuses similitudes avec l’art du dessin.
« [Ivan Illich] explique que la société industrielle moderne tend à transformer l’être humain en un pur consommateur dépendant. Nous déléguons et payons pour le moindre service : pour garder nos enfants, pour s’occuper de nos aînés… Ce faisant, nous nous privons de l’essence même de certains liens avec nos proches. »
Dans ces disciplines, l’esprit et le corps ne sont pas séparés ; l’un nourrit constamment l’autre. Notre époque souffre d’un éloignement progressif du corps et de la matière. Or, le dessin, tout comme les tâches de maçonnerie de base, possède cette vertu de nous réaligner, de nous réunir avec nous-mêmes. C’est un thème qui s’est imposé très vite lors de l’écriture de ce récit. Au-delà de la description du milieu agricole, je voulais explorer ses vertus fondamentales : l’engagement physique, la transmission intergénérationnelle, la solidarité, le dialogue permanent avec la nature et le façonnage des paysages. C’est un métier essentiel. Il me semblait crucial de rappeler la nécessité, ou du moins la possibilité, de remettre le paysan au centre d’une société qui s’en est dangereusement éloignée.
Benzine : Pour en revenir à cette formule, « c’est la main qui guide l’œil », elle résume parfaitement le mystère de la création…
Jean Harambat : Tout à fait, même si la formule n’est pas originellement de Jean-Jacques Sempé, bien qu’il aimât beaucoup la citer. La citation exacte est généralement attribuée à l’écrivain-voyageur Albert t’Serstevens : « chez le dessinateur, la main guide l’œil, et non l’œil la main ». De nombreux dessinateurs ont éprouvé cette sensation : on commence une page avec une intention précise, mais le corps et la main nous entraînent ailleurs. C’est toute la beauté de l’utilisation d’outils traditionnels. L’accident graphique, l’imprévu sur le papier, apporte une poésie et une justesse que l’on n’aurait jamais pu préméditer.

Benzine : Votre album refuse le prisme politique classique ou le regard misérabiliste sur la ruralité, préférant se concentrer sur l’entraide physique et la force du paysage. Comment avez-vous dosé l’écriture pour éviter l’écueil de la simple nostalgie bucolique ?
Jean Harambat : L’idée n’était absolument pas d’idéaliser le monde agricole, car c’est une réalité souvent difficile. Le misérabilisme est un reproche que l’on a parfois adressé à Raymond Depardon, parce qu’il filmait une agriculture de moyenne montagne qui a été littéralement ravagée. Dans le Sud-Ouest, nous avons la chance de bénéficier d’une vie sociale et collective qui résiste. L’exode rural n’a pas tout balayé. L’entraide et le tissu communautaire y sont encore bien présents, même si ces dynamiques se sont évidemment amoindries par rapport aux décennies précédentes.
Benzine : Cette persistance de la solidarité rurale surprend parfois le public urbain…
Jean Harambat : Oui, c’est assez frappant. Certains lecteurs citadins pensaient presque que je racontais une fiction, que cette vie-là n’existait plus. À l’inverse, des gens de mon entourage à la campagne, qui ne lisent pas forcément de bandes dessinées ou de livres d’habitude, se sont partagé l’album. Ils m’ont exprimé leur fierté et leur satisfaction de voir leur quotidien ainsi représenté, avec justesse.
Cette solidarité n’a rien d’un mythe, elle existe toujours. C’est d’ailleurs l’un des aspects les plus précieux de la vie rurale. Ce souci permanent du voisin, le prêt d’outils, les chantiers familiaux… Ce sont des valeurs qui peuvent sembler démodées à certains, mais qui incarnent pour moi la profonde dignité du travail manuel en commun. C’est précisément ce que ce mode de vie a de meilleur à offrir, tant à soi-même qu’aux autres.
Benzine : Dans J’ai toujours rêvé d’être un fermier, vous illustrez la noblesse de la vie paysanne gasconne, l’indépendance de l’artisanat et la rudesse de la terre. Impossible en vous lisant de ne pas penser au duo de rock landais The Inspector Cluzo. Basés près de Mont-de-Marsan, ils mènent de front une carrière internationale et leur quotidien de « rockfarmers » éleveurs d’oies. Êtes-vous proche d’eux et vous reconnaissez-vous dans leur devise : « Less is More », qui allie indépendance locale et ouverture au monde ?
Jean Harambat : C’est une histoire qui remonte à loin. Je connais Laurent Lacrouts, le chanteur et guitariste, depuis le collège. Il a un an de plus que moi et nous faisions partie du même club d’arts plastiques. C’était un footeux, mais il avait une passion absolue pour Alfred Sisley et passait son temps à copier ses toiles impressionnistes. De mon côté, je passais mes journées à dessiner. Nous nous sommes ensuite retrouvés au lycée, à l’époque où il commençait à monter ses premiers groupes de rock. Il est ensuite parti en classe de Math Sup’ à Mont-de-Marsan, où il a rencontré Mathieu Jourdain, le batteur. Nos chemins professionnels se sont séparés à ce moment-là, mais nous ne nous sommes jamais vraiment perdus de vue.
Aujourd’hui, nous nous recroisons régulièrement, au restaurant ou lors d’événements. Il se trouve d’ailleurs qu’Antoine de Caunes nous apprécie tous les deux. Il a souvent reçu The Inspector Cluzo et m’avait de mon côté invité dans son émission Popopop sur France Inter. Hors antenne, nous avions longuement discuté d’eux. Très récemment, j’ai envoyé mon nouvel album à Laurent, et il m’a invité en retour à leur concert dans les Arènes de Mont-de-Marsan.
Benzine : Qu’est-ce qui vous rassemble le plus aujourd’hui ?
Jean Harambat : Il y a une sympathie évidente qui nous lie, ancrée dans nos souvenirs de jeunesse et notre amour commun pour ce terroir. Nous partageons cette tentative, parfois contradictoire et toujours acrobatique, de mener une vie artistique exigeante tout en restant viscéralement fidèles à nos racines locales. C’est un équilibre difficile, mais nous essayons de le tenir. Nous partageons le même attachement indéfectible aux paysages et à une certaine vision de l’agriculture. C’est un compagnonnage de longue date, discret mais bien réel. Ils passent leur vie en tournée à l’autre bout du monde et je suis moi-même très pris par mes livres, mais nous gardons toujours un œil attentif et bienveillant sur le travail de l’autre.

Benzine : Vous êtes né à Mont-de-Marsan et vous avez magnifiquement raconté votre passé de rugbyman dans votre ouvrage de 2011, En même temps que la jeunesse. Dans les Landes, le souvenir esthétique des frères Boniface et de leur légendaire « jeu de mouvement » pèse lourd. Est-ce que cette idée du « beau geste », ce rugby d’évitement et d’élégance, a inconsciemment influencé la fluidité et la poésie de votre propre trait de dessin ?
Jean Harambat : Vous ne croyez pas si bien dire. Ce qui m’a toujours fasciné chez les « Boni », c’est leur dimension profondément mythologique. C’étaient les Castor et Pollux du rugby landais. Leur trajectoire possède une dimension tragique, celle de cette fratrie brutalement séparée. Pour moi qui suis très attaché à ma famille, proche de mes frères et sœurs, et qui ai eu la chance immense de jouer au rugby avec mes propres frères, leur histoire me touche intimement. L’infinie tristesse d’André, qui a survécu à son frère Guy, a durablement marqué l’imaginaire de toute notre région. C’étaient les enfants du pays, mais aussi des vedettes incroyables.
Aujourd’hui, il est difficile de réaliser ce qu’ils représentaient à l’époque, même en revoyant les images de leurs matchs. André Boniface, que j’ai eu la chance de rencontrer sur le tard, me racontait avec malice qu’il faisait des bras de fer avec Johnny Hallyday, et qu’il les gagnait !
« Notre époque souffre d’un éloignement progressif du corps et de la matière. Or, le dessin, tout comme les tâches de maçonnerie de base, possède cette vertu de nous réaligner, de nous réunir avec nous-mêmes. C’est un thème qui s’est imposé très vite lors de l’écriture de ce récit. »
Benzine : Cette figure d’André Boniface plane d’ailleurs de manière très subtile sur votre nouvel album…
Jean Harambat : Oui, il est présent dans J’ai toujours rêvé d’être un fermier. À la page 28, j’évoque un ami sportif qui aimait répéter que « la beauté peut être efficace ». Cet ami, c’était André Boniface. Je ne l’avais encore jamais raconté à personne, vous êtes le premier à qui je le confie.
Benzine : Votre album montre une ruralité très solide où l’on n’est jamais seul pour réparer un toit ou monter une charpente : le père, le frère, les voisins viennent spontanément « donner la main ». Cette valeur de la solidarité de clocher est-elle un héritage direct de la culture des troisièmes mi-temps, elles aussi en train de s’étioler ?
Jean Harambat : Notre époque n’est peut-être pas assez attentive aux classes travailleuses. Pourtant, il y a indéniablement quelque chose dans le labeur physique partagé qui s’apparente à ce qui se joue sur un terrain de rugby. C’est le domaine du non-dit, de ce qui se passe en dehors des mots. Quand on travaille ensemble ou quand on dispute un match, on se mesure les uns aux autres : on voit immédiatement qui met la tête dans la mêlée et qui recule. On réalise que l’on fait partie de la même équipe, et un profond respect mutuel s’instaure. Sur un terrain, j’ai profondément apprécié des coéquipiers qui menaient des existences extrêmement éloignées de la mienne.

Il existe un bonheur très particulier à résoudre ensemble, en famille ou entre voisins, un problème physique concret dans le monde réel. Cette satisfaction-là est bien différente d’une gratification purement intellectuelle — même si, comme nous le disions, la main et l’esprit avancent ensemble. C’est ce sentiment précis que j’ai essayé de capturer dans l’album, non pas avec de grands discours, mais en mettant ces scènes de vie en images. La troisième mi-temps et le chantier partagé partagent cette même sève collective.
Benzine : Cette entraide était autrefois une condition de survie à la campagne. Est-ce encore le cas aujourd’hui ?
Jean Harambat : À l’époque où l’agriculture n’était pas encore mécanisée, cette vie collective était une contrainte absolue, qui venait aussi avec sa part de rudesse. Pour les moissons, par exemple, les fermiers louaient une moissonneuse-batteuse en commun, et la présence de tout le village était indispensable. Aujourd’hui, cette entraide persiste, souvent dictée par des réalités économiques. Quand on n’est pas très fortuné, on ne va pas acheter une tronçonneuse ou un outil coûteux ; on se le prête pour éviter de dépenser de l’argent. La situation exige cette solidarité.
Mais il ne faut pas idéaliser le passé : autrefois, cette vie en commun était extrêmement rigide. Mon père me racontait que lors des obsèques au village, chaque paysan avait l’obligation stricte de donner sa pièce et d’assister à la cérémonie. Ce n’était pas toujours une démarche spontanée dictée par l’amitié ou le simple bonheur d’être ensemble. C’était un système de devoirs et de codes sociaux imposés, parfois très durs, mais qui garantissait un lien indéfectible et solidaire entre les êtres.
Benzine : C’est un peu comme les grands-parents que l’on gardait obligatoirement à la maison autrefois, sans même se poser de questions. Ce n’était peut-être pas toujours un choix spontané, mais cela participait activement à cette structure solidaire.
Jean Harambat : Tout à fait. C’est la thèse d’un autre penseur que j’apprécie beaucoup, Ivan Illich. Il explique que la société industrielle moderne tend à transformer l’être humain en un pur consommateur dépendant. Nous déléguons et payons pour le moindre service : pour garder nos enfants, pour s’occuper de nos aînés… Ce faisant, nous nous privons de l’essence même de certains liens avec nos proches. À la campagne, le schéma est souvent différent, car le besoin des grands-parents y est encore très concret, même si cela s’applique aussi à certains milieux urbains. La contrainte matérielle ou familiale oblige à tisser des relations qui s’avèrent finalement nécessaires et profitables à tout le monde. En cherchant à tout monnayer et à tout consommer, on gagne certes en indépendance individuelle, mais on s’appauvrit sur les plans économique, relationnel et social. La vie rurale propose une autre trajectoire. En réparant soi-même, en s’entraidant, on redevient acteur de son quotidien plutôt que simple consommateur. Bien sûr, la campagne fait face à d’immenses défis aujourd’hui, notamment avec les problématiques de mobilité liées à la voiture, l’isolement ou l’omniprésence du numérique. Je n’ai pas de solutions toutes faites à ces bouleversements, mais je reste convaincu que ce monde possède des vertus et des ressources humaines inestimables pour l’avenir.
Propos recueillis par Christophe Pelletier le 13 septembre 2026
