Véronique Ovaldé dévoile une part intime de sa vie dans Vivre sans bonheur et n’en point dépérir. On retrouve avec bonheur la plume de l’autrice, son écriture musicale et son humour délicat. Elle raconte l’histoire de sa mère, femme discrète et fataliste, qui ne combattra pas les coups de la vie. Mais si c’était ça, sa force ?

Véronique Ovaldé est une conteuse née. Elle aime raconter des histoires, souvent celles de femmes un peu « extraordinaires ». Dans Vivre sans bonheur et n’en point dépérir, l’autrice raconte la vie de sa mère, une femme que l’on pourrait trouver ordinaire, effacée, résignée. C’est sans compter sur le talent de narratrice de Véronique Ovaldé et surtout, sur la force intrinsèque de ce personnage qui traversera les épreuves de la vie sans faillir.
Grâce à son imagination fertile, Véronique Ovaldé fait prendre des détours à la vie toute tracée de sa mère. Elle lui invente des intentions, de la volonté et de la chance. Elle invente d’autres vies possibles, ce qui aurait pu être. Et bam, arrive « sauf que », cette locution conjonctive qui ponctue le roman et qui remet la vie de sa mère dans le droit chemin, celui qu’elle a suivi sans se plaindre, ce qui a réellement été.
Véronique Ovaldé écrit avec ce rythme particulier qui est une de ses marques de fabrique. La musicalité des phrases donne au récit le ton de la confidence, comme si l’autrice vous racontait directement l’histoire et vous prenait à témoin. On entre ici dans sa sphère intime. En racontant sa mère, elle raconte son père, et elle se raconte également, la Petite. C’est dans une famille dysfonctionnelle qu’elle s’est construite. C’est grâce à cette mère complice qui protégeait ses filles qu’elle a découvert la littérature. C’est grâce (ou à cause) de ce père tyrannique qu’elle s’est forgé un imaginaire.
« Quand les Filles rentrent à la maison, elles sonnent à la porte (dois-je préciser qu’elles n’en possèdent pas la clé ?). La Mère leur ouvre. Les Filles rapportent deux sacs remplis de livres qu’elles ont empruntés. L’un est confié à la Mère, qui se dépêche de le monter à l’étage, et l’autre est présenté au Père, qui est revenu de son petit tour d’inspection et comate dans le salon en écoutant de l’opéra. Ce sont ces livres-là qu’il examine – il se borne à regarder la couverture et à lire le résumé au dos. Ces livres sont aussi inoffensifs qu’ils en ont l’air. Les Filles ne les liront pas. Elles les rapporteront une semaine plus tard à la bibliothèque sans les avoir ouverts. En revanche, les autres livres sont dévorés – et plus ou moins compris. Ce sont d’affreux romans américains à la sexualité déviante – Norman Mailer, Philip Roth, Tennessee Williams, Henry Miller… […] [La Petite] s’adonne à une sorte de marabout-bout de ficelle au milieu de tous ces affreux que son père verrait bien cramer sur un bûcher. Ils passent sous le manteau dans la maison de la rue Mussenet grâce à la complicité de la Mère qui les dépose avec discrétion sur le palier du haut pendant que les Filles présentent leurs mains propres dessus dessous à leur père dans le salon. »
On doit le titre à une citation de Colette, extraite du roman L’entrave paru en 1913 : « Vivre sans bonheur et n’en point dépérir, voilà une occupation, presque une profession ». Au lieu du renoncement que l’on pourrait penser en première lecture, il faut y voir la force de caractère et la résilience dont certains savent faire preuve dans l’adversité.
Vivre sans bonheur et n’en point dépérir est une très belle déclaration d’amour à une femme qui n’a jamais failli dans son rôle de mère et qui brille de mille feux dans son rôle de grand-mère.
Le talent de conteuse de Véronique Ovaldé n’aurait pu ne jamais éclore, sauf que…
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Caroline Martin
