« Choses que je croyais perdues », de Clémentine Mélois : l’écriture contre le manque

Une rupture amoureuse, un déménagement, et, à travers les objets qu’on emballe, le passé qui resurgit. Lestés de souvenirs, humbles témoignages d’un quotidien désormais enfui, ils sont la matière de ce roman introspectif, à la fois sensible et drôle, l’histoire d’une reconquête de soi.

Cleementine Melois-2026
Gallimard © Francesca Mantovani

On avait quitté Clémentine Mélois à la fin de Alors c’est bien l’émouvant tombeau littéraire écrit en hommage à son père, l’artiste et « bricoleur de génie » Bernard Mélois, mort en 2023. Plasticienne elle aussi et membre de l’Oulipo, Clémentine Mélois semble désormais faire de l’écriture son moyen d’expression privilégié, ce dont témoigne son dernier livre, Choses que je croyais perdues. Comme le précédent, il est une suite de variations autour de la perte. Mais qui est ce « tu » à qui elle s’adresse et qu’elle nous fait découvrir, non sans cocasserie, à travers son goût pour un verre à moutarde Musclor ? On pourrait, dans les premières pages, penser qu’il s’agit là aussi de « Pap » : aimer les verres Musclor, voilà qui ressemblait bien à Bernard Mélois ! Mais non… Pourtant, ce n’est sans doute pas un hasard si Clémentine Mélois laisse brièvement planer le doute sur l’identité de ce « tu ». L’homme dont il s’agit, Tristan, son amoureux enfui, celui qui a partagé sa vie pendant sept années, a sans doute quelque chose du père tant chéri. Et après la rupture et à l’aube de son déménagement, c’est à un véritable travail de deuil qu’elle doit faire face, tandis que, soigneusement, religieusement presque, elle emballe des objets insignifiants en apparence mais riches de son passé à elle ou de leur passé à tous les deux. Mais en appelant sa protagoniste Émilie, elle prend cette fois ses distances avec sa propre histoire…

Choses-que-je-croyais-perduesQue peut l’écriture contre le vide, le manque ? Écrire redonne vie, à travers des objets retrouvés, oubliés parfois, aux histoires du passé. Mieux, les rend immortelles. C’est d’ailleurs le constat final du livre, la seule forme d’apaisement sans doute qu’Émilie puisse trouver : « Mais tu vois, ce n’est pas si grave : tant que je pourrai raconter leur histoire, toutes ces choses ne seront pas vraiment perdues. » Des assiettes à dessert ornées d’un fil d’or, un tailleur-pantalon couleur poil de chameau, un pot de sauce Pesto périmé depuis un bon bout de temps, un moule à kouglof, un vieux flacon de Shalimar… Autant d’humbles témoignages d’une enfance lorraine, d’une vie de famille chaleureuse, de quelques années de travail dans un bar et surtout de son amour pour Tristan. En faisant ses cartons, Émilie prend conscience de son incapacité à jeter : se séparer des objets, ce serait s’amputer d’une partie d’elle-même. Les emballer, c’est reprendre possession de son histoire et renouer avec qui elle est vraiment, après ces années passées aux côtés de son amoureux à « doucher sa spontanéité » et à « contraindre sa nature profonde ». Mais ce n’est pas tout : en introduisant le « tu » dans son récit, elle conjure l’absence en instaurant avec l’être aimé le dialogue dont il n’a jamais vraiment voulu, lui dont le silence était « un trou noir ».

Introspection en même temps que récit d’apprentissage, Choses que je croyais perdues est un livre sensible, débordant de vivacité et de drôlerie, qui procède « à sauts et à gambades », au gré d’une mémoire associative. Calqué sur le désordre des souvenirs, il fait la part belle à la digression. L’histoire d’Émilie est parfois aussi le prétexte à des considérations érudites qui lui permettent de tenir pour un temps le chagrin à distance. Constamment sur le fil ténu entre émotion et autodérision, Clémentine Mélois nous touche autant qu’elle nous amuse, tout en nous renvoyant à nos propres faiblesses : elle sourit des clichés romantiques auxquels elle se laisse aller, des illusions et de l’aveuglement amoureux, des ratés de la vie à deux. Elle nous donne à voir l’effondrement progressif d’un couple où l’un est muré dans le silence et l’autre dans ses projections et ses interprétations. Viennent ponctuer le récit les photographies de vieilles coupures du Dauphiné Libéré, comme autant d’éclats de vies ordinaires : un rendez-vous familial au parc, un bulletin météo, une boule de Noël, un radar défectueux.. Traces dérisoires d’un temps révolu que l’on se refuse à voir disparaître, elles montrent à la fois la permanence de l’écrit et le sort qui parfois l’attend : servir de papier d’emballage à « des objets lestés de trop de souvenirs ». C’est là un livre intime que nous offre là Clémentine Mélois, secret aussi puisque « toute chose imprimée raconte une histoire à une personne, et à elle seule ». Un livre pour « tourner la page ».

Anne Randon

Choses que je croyais perdues
Roman de Clémentine Mélois
Éditions Gallimard / Coll.
176 pages – 19€
Date de parution : le 20 août 2026

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