Le quatrième album de la divine chanteuse australienne Grace Cummings la voit se libérer largement de toutes les attentes de l’industrie et du public, pour nous livrer des chansons dérangeantes, audacieuses… mais, rassurez-vous, toujours superbes. L’un des chefs d’œuvre de 2026.

Deux ans et demi. Deux ans et demi qu’on attend une suite à Ramona, le troisième album de la chanteuse Grace Cummings, en se demandant de plus en plus si on n’avait pas rêvé une telle démesure, un tel lyrisme incontrôlé qui fait presque sonner une Florence Welch comme une petite artiste lo-fi discrète. Et puis Bloodhorse! est arrivé, précédé par un single, My God, qui semblait presque sage, sauf si l’on prêtait attention aux paroles, car le « God » du titre est cette force obscure, toxique, à laquelle nous sommes tous devenus addicts désormais : « My God is a jealous creep/ Half an eye, a hundred gnashing teeth/ A wounded animal/ My God never chose the meek » (Mon Dieu est un type louche et jaloux / Un œil borgne, une centaine de dents qui grincent / Un animal blessé / Mon Dieu n’a jamais choisi les humbles). Ce qui confirmait deux choses : d’abord que la demi-mesure, qu’elle soit dans la musique ou dans les textes, voire dans les deux, n’était pas encore à l’ordre du jour ; ensuite que sur Bloodhorses!, Grace Cummings avait l’intention de nous parler de notre monde de 2026, sans prendre de gants.

Car Cummings fait dans l’EXCES, sans honte ni retenue. Et l’écoute de Bloodhorse! est encore une fois une sorte d’épreuve de force émotionnelle, ce qui fait d’elle une artiste pour « happy fews », pour ceux qui ont l’estomac solide. Ce qui est notre cas, les excès ne dissimulant jamais chez elle, à notre avis, la beauté de ses chansons et surtout de sa voix, l’une des plus remarquables parmi toutes les divas modernes.
Ce qui est saisissant avec Bloodhorse!, c’est que bien que produit par le même Jonathan Wilson (enregistré dans son studio à Topanga), il marque un progrès vertigineux par rapport à Ramona : comme son titre le suggère (un « bloodhorse » est un pur-sang, un cheval de course exceptionnel, sélectionné pour gagner, mais c’est aussi un animal nerveux, fragile, craintif, qui tremble dans sa stalle avant de se lancer dans la course), Cummings met cette fois, avec une honnêteté, une sincérité totales, l’accent sur ses propres ambigüités, ses paradoxes. La dualité puissance / fragilité, ou ambition / peur, voire violence / vulnérabilité, est au cœur du disque, accentuée par la volonté nouvelle – et déclarée – de Cummings de ne plus se soucier du jugement des autres, de ne plus se « censurer ». Ce qui fait que, même si l’on retrouve le même foisonnement de styles, de genres musicaux que dans Ramona, on est beaucoup plus dans « l’instinctif », ainsi que dans l’expérimentation. En croisant les déclarations de Grace à la presse avec ce qu’on entend sur Bloodhorse!, on se dit que ce quatrième album est celui où elle cesse de vouloir être compréhensible, acceptable, séduisante, rassurante. Elle utilise sa musique, ses chansons, comme un espace où elle a le droit d’être TROP intense, TROP bizarre, TROP vulnérable, TROP enragée.
Si chaque morceau mériterait une analyse détaillée, contentons-nous de revenir rapidement sur les chansons les plus singulières, les plus « secouantes » aussi de Bloodhorse!, pour laisser à l’auditeur le plaisir de la découverte complète de ce disque saisissant.
Il y a évidemment l’ouverture littéralement « démentielle » de The Hills are Alive with the Sound of Morphine (titre déjà génial !) : il s’agit d’une sorte de réinterprétation menaçante et furieuse du célèbre morceau de Rodgers & Hammerstein. C’est une chanson qui transcende son origine hollywoodienne à coup de cordes frénétiques, de pulsation animale, presque Rock quand une guitare électrique grinçante s’invite à la fin. Commencer un album par une telle bombe lui faire courir le risque que rien ne l’égalera ensuite. Et c’est ce risque qui est beau.
A l’inverse absolu du spectre, il y a cette effrayante plaisanterie de très mauvais goût (qu’on adore) qu’est Bloodhorse: (Take Two), une chanson de cowboy générée par IA, qui résume toute la violence masculine et la vision traditionnelle hypersexuée et dégradante de la femme : « She climbed up into my truck, no panties on / Said, « Drive somewhere dark, baby, turn me on » / Pulled off her top while I lit my smoke / Before we hit gravel, she was ridin’ my yoke » (Elle est montée dans mon camion, sans culotte / Elle a dit : « Conduis quelque part de sombre, bébé, allume-moi » Je lui ai enlevé le haut pendant que j’allumais ma cigarette / Avant d’atteindre le gravier, elle chevauchait mon manche). Mais c’est aussi une plaisanterie qui dévoile l’IA comme nouveau miroir monstrueux des imaginaires humains.
« He looked like a strong man / He just had his heart in his hands / Nobody could understand / But it’s all my fault / For being at home / When I should have been away » (Il avait l’air d’un homme fort / Il avait le cœur sur la main / Personne ne pouvait comprendre / Mais c’est entièrement de ma faute / D’être à la maison / Alors que j’aurais dû être partie)… On s’arrêtera aussi sur le terrible FAKE avec son engloutissement interminable dans l’électronique, tunnel liquide irrespirable, mais seule échappatoire possible à la violence conjugale. Cummings l’a présenté comme le morceau qui a été le plus difficile pour elle à écrire et à interpréter de tout le disque. Elle a souhaité en finir avec le concept de « good girl », qu’elle considère comme abusif, et avec la culpabilité habitant automatiquement celles qui n’arrivent pas être des « good girls ».
I’m Not Crazy est le titre qui tranche, formellement, le plus avec le reste du disque : chanté d’une voix totalement différente des autres (Dusty Springfield ?), comme par une jeune fille timide et jolie, il parle là encore, comme FAKE, de violence et de peur, le tout dissimulé sous une mélodie irrésistible.
John Lennon est, à l’inverse, une chanson kitschissime mais touchante, en l’honneur de l’une des idoles de Cummings : l’admiration enfantine ressentie pour Lennon, et l’envie de retrouver cette forme d’émerveillement, composent un thème qui nous permet pendant trois minutes de sortir « la tête de l’eau ». Et ça fait du bien.
WITCH! WITCH! WITCH!, enfin, est l’un des sommets de Bloodhorse!, autant par son thème (la peur du surnaturel comme dissimulation de peurs bien plus « profondes ») que par sa construction musicale en crescendo extatique. Superbe, tout simplement.
Bloodhorse! est l’album de l’émancipation de Grace Cummings, celui ou elle transforme sa voix en instrument de théâtre, et transcende ses peurs en un gigantesque mouvement de fuite. C’est un disque de rupture avec les origines folk, mais aussi celui ou elle commence à faire beaucoup plus que chanter magnifiquement. C’est surtout l’un des chefs d’œuvre indiscutables de l’année 2026.
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Eric Debarnot
