Après quinze ans d’absence, la bande de Mike Ness revient aux affaires en embrassant une maturité qui lui sied à merveille. Born To Kill prend acte des changements advenus dans le monde en général et l’Amérique en particulier, traçant en creux un chemin de rédemption pour quiconque aura le courage de l’emprunter.

S’il y a, à l’heure d’écrire ces lignes, une génération à qui l’on devrait tatouer le mot « déception » en travers du front, c’est bien celle des baby-boomers. Histoire de savoir si vous pouvez vous sentir visés, la fourchette est, au plus large, celle des naissances de 1943 à 1964, convoquant un sacré patrimoine culturel et historique. La fin de la Seconde Guerre mondiale, le Gilded Age américain, les Trente Glorieuses hexagonales, la télévision à domicile, mai 68, l’atterrissage lunaire, Woodstock, le LSD, la libération sexuelle, le féminisme, le Vietnam, le Watergate, la guerre froide, le Live Aid… Le tout avec, en bande-son, pléthore d’Elvis, Beatles, Stones, Dylan, Hendrix, Zeppelin, Floyd, Bowie, Iggy, Ramones, Pistols et autres Clash. Le blues, le rock, le punk, le disco, la new wave, autant de phases et de sons pour modeler de meilleurs adultes que ceux qui ont précédé. Une génération post-atrocité, post-génocide et post-autorité, qui rêve et tient à le faire savoir. Une génération militante qui gravait ses slogans aux murs d’un monde auquel elle intimait « plus jamais ! », et qui nous aura finalement donné Trump, Netanyahu et Poutine. Sur le plan biologique, puisque ces trois sacs à merde font partie du millésime précité, mais aussi en termes statistiques, car leur soutien est substantiel dans cette même tranche d’âge. De quoi se demander comment des gens ayant vécu des bouleversements si cruciaux en arrivent à devenir réactionnaires face aux notions de fascisme, capitalisme, génocide ou d’inaction écologique. Il est aberrant de constater que même après sa mort, le pire de cette génération continuera probablement à pourrir notre quotidien via l’héritage de destruction qui lui survivra, ne serait-ce que sur le plan économique et environnemental.
La déchéance d’icônes contestataires est monnaie courante de nos jours, où les jeunes d’antan sont les grands-parents des bébés qui naissent au fil de la lecture de cette page. Cohn-Bendit devenu copain avec Macron puis avec Glucksmann ? Un exemple valide, mais trop facile. Pour plus de justesse et d’inconfort, citons Nick Cave, dont la valeur artistique, régulièrement louée par notre rédaction, est inversement proportionnelle à celle de ses prises de positions publiques. Voir l’ancien frontman de Birthday Party prêcher la modération, faire des risettes au couronnement de Charles III, défendre la politique d’Israël, fustiger le wokisme, arguer que l’art n’a pas à se positionner idéologiquement tout en glosant sur les vertus morales de la spiritualité ; l’entendre vanter de l’amour de Dieu et faire la leçon sur les « couches de souffrances » de l’humanité, ça n’est pas seulement une morsure à l’anus. Ça ressemble aussi à l’aveu que la rébellion de jadis était une posture superficielle plutôt qu’une véritable conviction, et que l’amélioration du monde passe après sa propre personne. Ainsi, on ne compte plus les conneries abjectes qui jaillissent de la bouche de John Lydon, comme autant de couleuvres que personne ne songe à ravaler pour lui. Au rayon des popstars, Boy George s’est récemment fendu (attachez vos ceintures) d’une « chanson » pro-Israel générée par IA sur un beat raggaeton presque aussi dégueulasse que ses paroles (non, je ne donnerai pas le lien de cette merde). Si certains touchent le fond avec horreur, nombreux sont ceux s’y asseyent confortablement. Sans surprise, le pipeline reliant la provocation cartonnée à la fanbase d’Andrew Tate est aussi lucratif que fréquenté. On a récemment vu Russell Brand, Kanye West, Johnny Depp et son pote Marilyn Manson en sortir, s’époussetant avec la satisfaction de ceux qui vont pouvoir recommencer à compter les billets sans avoir mérité leur rédemption. Il est évidemment permis de chérir une œuvre même si son auteur est l’équivalent humain d’un chiotte de festival après trois nuits. J’ai personnellement toujours honni Russell Brand mais les albums de Manson furent d’une grande importance dans mon parcours musical. Je considère la discographie de Nick Cave comme un modèle de constance tirée vers le haut. Ayant vu les Bad Seeds sur scène à deux reprises, j’invite quiconque hésiterait à franchir le pas à foncer si l’opportunité se présente. Néanmoins, il est peu dire que l’humanité se fatigue. La déception, que l’on devrait supposer possible (personne n’est infaillible), semble devenue une norme dont plus personne ne s’excuse. Même le statut d’exception paraît dangereux. J’ai tendance à considérer que Brian Eno est un bon exemple moral, mais cela ne revient-il pas à lui retirer la capacité de proférer une dinguerie ? La vérité, c’est que l’on ne sait jamais.
C’est précisément en cela que Born To Kill, nouvel album de Social Distortion, est en mesure d’apporter un peu de baume à un cœur en colère. Vous avez vu ? On a fini par arriver au sujet du jour. C’était long mais, croyez-moi, ça vaut le coup. Élevé en Californie après une naissance dans le Masachussets en 1962, Mike Ness est un boomer de fin de millésime, né durant les années qui séparent la naissance de mon père de celle de son frère aîné, ce qui implique une adolescence traversée par l’explosion punk. Formé en 1978 durant la période séminale du genre, Social Distortion sort son premier album en 1983, alors que le hardcore est en train de réformer la scène américaine. Face à des condisciples comme Black Flag et Minor Threat, le groupe apparaît traditionaliste dans un registre très américain. Comme influences, les membres citent Johnny Cash, Eddie Cochran, les Ramones, les Dolls et les Stones. Le son de Social D est un mélange de lave punk et de mélancolie country, comme les deux pôles d’une authenticité qui est aussi celle d’un rêve américain. Comprenez, la façon dont les États-Unis se sont historiquement rêvés. Une obstination individuelle et humaniste, tenant bon face à l’impérialisme, à l’autoritarisme et à l’intolérance qui rodent sur les chemins de rêveurs tatoués par les revers de la vie et l’encre des prisons du shériff. Le tout exprimé en power-chords rageurs sur des Les Paul à micros P-90, ces fameuses guitares « gold tops » usinées pour avoir l’air coûteuses, et que les bluesmen arborèrent comme symboles d’une richesse arrachée au statu quo. À partir de l’album éponyme de 1990, la formule semble atteindre un point d’incandescence. La carrière du groupe est truffée de chansons qui touchent au regret, à la rédemption, à l’amende honorable et à l’envie de créer un monde meilleur en commençant par l’individu. I Was Wrong, Story Of My Life, Reach For The Sky, Ball And Chain, King Of Fools, Hour of Darkness et Prison Bound sont autant d’exemples en la matière. Les textes sont faussement simples, écartelés entre l’idiotie de la bévue et la sagesse de l’expérience, tel un bandit repenti dont le passé survit via ses tatouages.
Et, bien sûr, il y a Don’t Drag Me Down. L’occurrence, rarissime dans tout médium artistique, d’un texte qui pourrait avoir lu l’avenir. Un hymne anti-raciste, évoquant un enfant à qui des parents impatients ont enseigné la haine. Dans l’Amérique post-Trump, tout concorde mot pour mot. Si l’on devait pinailler, on dirait que la ligne sur le grand-père au Ku Klux Klan ne s’appliquent pas totalement à Donald puisque c’est son père, Frederick Christ (sérieusement, c’était son deuxième prénom), qui fut lié au groupe suprémaciste. Pour le reste, tout est criant de prescience, jusqu’à cette ultime strophe qui fait froid dans le dos en amenant le propos à la Maison Blanche. Sous couvert d’une référence aux Rolling Stones, le dernier vers soulève toute l’ambivalence contenue dans le nom même de l’endroit où, en 2011, les boutades d’un président noir contribuèrent peut-être à la décision d’un raciste orangé de se lancer en politique. 2011 avait par ailleurs marqué la sortie de Hard Times and Nursery Rhymes, avec son titre comme un écho supplémentaire entre enfance et mauvaise passe. Un album où le groupe commençait à apprivoiser son statut de vétéran du circuit, faisant ressortir ses entournures blues, country et soul comme autant de touffes poivre et sel sur des titres comme California (Hustle and Flow), Writing On The Wall et Bakersfield. Tout en appréciant cette maturation, on ne désespérait pas de voir le groupe revenir à une rouille punk compatible avec son âge. La bonne nouvelle, c’est que Born To Kill remplit cette part du contrat. La mauvaise, c’est qu’il aura fallu l’attendre quinze ans. Un délai que Ness explique par une accumulation de facteurs (tournées incessantes, pandémie, diagnostic de cancer, problèmes familiaux) et qu’il jure de ne pas reproduire avec le prochain opus. Croisons les doigts.
En tant que disciple de Raw Power, aviser un léopard en artwork me fait toujours l’effet d’une déclaration d’intention. Comme pour conforter cet instinct, l’album déboule par la chanson éponyme qui incite à l’effort révolutionnaire par le fun, sans pour autant que ce soit une fin en soi, car le rock ‘n’ roll animal référencé par le texte (et la pochette donc) existe pour garantir la mort de quelque chose ou quelqu’un. Sur plan technique, la production est frustre sans être négligée. La section rythmique bénéficie d’un espace salutaire face aux murs de P-90 des guitares et les échanges de soli entre Mike et Jonny « Two-Bags » Wickersham demeurent une masterclass de non-fioriture. Avec un refrain qui tabasse glorieusement, le single a tout du futur passage obligé sur les planches. Ness, qui se remet d’un cancer des amygdales, apparaît dans une forme fidèle à sa philosophie. Son chant est robuste, en dépit d’une élocution moins claire que par le passé, où l’on distingue le passage de la maladie. L’album recourt à un mixage vocal plus poli que ses prédécesseurs et les pistes de chant sont régulièrement doublées. Reste que la tournée en cours prouve que l’intéressé n’a pas besoin d’assistance sur scène. Bon pied, bon œil, comme qui dirait. No Way Out pousse l’overdrive dans le rouge, mariant des guitares stoogiennes à une mélodie évidente, qui devrait faire gueuler bien des fosses en concerts. Dans un registre en apparence plus assagi, The Way Things Were explore une mélancolie country sur fond d’accords à peine percés par des claviers (joués par Benmont Tench des Heartbreakers de Tom Petty), et invite à chérir le passé pour ce qu’il peut apporter au présent et à l’avenir. La nostalgie du texte, alliée à la conviction de son exécution, devrait idéalement pousser tous ceux qui se rappellent de leur jeunesse à se battre aux côtés de ceux qui défendent actuellement leur droit à exister : « Parfois je pense à notre jeunesse, quand nous nous fichions de tout. Parfois, j’aimerais que la vie se fige. Nous avons allumé le feu, puis nous l’avons vu se consumer à nouveau. Et nous avons dit adieu aux choses telles qu’elles étaient. J’aimerais revenir à une époque plus simple. Alors que la nuit tombe, nous versons une larme en regardant toutes nos libertés disparaître. Et nous avons dit adieu aux choses telles qu’elles étaient. Pourquoi toutes les bonnes choses doivent-elles avoir une fin ? On dirait que c’était hier, la flamme de la jeunesse n’était que passagère. Nous avons dit adieu aux choses telles qu’elles étaient. » Pour quiconque verrait dans cette interprétation une lecture orientée, rappelons que Ness aborde régulièrement ces sujets sur scène en déplorant l’impérialisme de son pays et la réélection de Trump, affirmant sa conviction dans les bienfaits de l’immigration et son opposition à ICE.
L’intro de Tonight est un moment de jouissance pavlovienne, lancé par une guitare claire comme une cloche et crade comme un vieux pneu, sur un galop cowpunk avec un P-90 qui chante comme sur Reach For The Sky. Les paroles déroulent une scène intemporelle, délibérément vague, qui pourrait aussi bien figurer un couple sur le point de rompre que le constat d’un monde régi par des promesses brisées dès leur énonciation. Les quatre minutes passent comme dans un rêve, attestant du talent intact de Mike Ness pour construire des compositions qui donnent l’impression de tenir totalement leur propre fil, de la première à la dernière note. La chanson qui suit, Partners In Crime, est justement celle qu’il décrit comme sa préférée de l’album. La rythmique est plus lente et lourde, la caisse claire charbonne, les guitares grondent avec élégance et la wah-wah du solo récure les tympans. Le texte, qui refuse de choisir entre désespoir et exaltation, s’adresse à quelqu’un dont Mike admire la résilience, qui pourrait simultanément relever d’une jeunesse passée, présente et future. La dernière strophe évoque l’esprit de 1876, revenant à un marqueur spécifiquement américain pour en déployer la dimension fédératrice. Ce sentiment est prolongé par Crazy Dreamer, un country-blues rugueux, léché au piano et la slide (ou bien est-ce une lap-steel ?) et chanté en duo avec Lucinda Williams. Le titre du morceau, qui sert de relance aux refrains, est emprunt d’une ironie qui fait supposer que les rêves en question ne deviennent des songes que lorsqu’ils sont ignorés.
S’ensuit une reprise du Wicked Game de Chris Isaak, un exercice effectué un million de fois par un million d’autres groupes, menaçant de rincer une composition au demeurant exemplaire. Heureusement, Social D traitent la chanson exactement comme l’une des leurs. Même crunch crado, même mélancolie, même électricité à fleur de peau, même fausse simplicité qui épouse naturellement les coutures old school de l’original. Au micro, Ness fait fi des cicatrices de sa voix pour offrir une performance tout en grâce, et les guitares de Wickersham confèrent un regain de rage sourde à une chanson triste. Sans être l’entrée la plus marquante de ce nouvel album, Walk Away (Don’t Look Back) s’écoute sans déplaisir, dans un registre qui fleure fort le cambouis et le cuir de moto. L’introduction par un énième décompte au charleston atteste qu’une bonne partie de Born To Kill a été enregistrée en live. Le shuffle de Never Goin’ Back Again rappelle que le pop-punk des années 90-2000, Green Day et Sum 41 en tête, n’existerait pas sans l’influence de Social Distortion. Le texte est l’un des plus sombres de l’album, admettant que, même avec une intervention pour redresser une situation délétère, bien des vies seront brisées et perdues à jamais. Don’t Keep Me Hanging On était apparemment prévue pour White Light, White Heat, White Trash en 1996. Les paroles prennent l’effet d’une capsule temporelle projetée trente ans plus tard. Le Mike Ness émergeant d’un rêve douillet dans une réalité où ses angoisses le retrouvent est-il celui d’hier ou d’aujourd’hui ? La réflexion sur cet écart vient-elle d’une personne devenue meilleure, d’un monde devenu pire, ou d’une période où la production studio de Social Distortion était entrée en hibernation ? Face à la richesse des possibles, on se félicite de ne pouvoir trancher sur l’interprétation. En dernière position, Over You est particulièrement évasive. On y parle d’un amour avorté, d’une culpabilité grandissante et du désespoir généré par l’impossibilité d’oublier quelqu’un, sans comprendre ce qu’il en coûterait de se racheter à ses yeux. Le point de vue est ambivalent mais le message pourrait, tout simplement, avoir trait au prix de la rédemption, qui s’acquiert nécessairement sur la durée au prix de questionnements douloureux. La vue du chemin à parcourir, en d’autres termes, peut autant révulser que rassurer, car le fait d’être sur la bonne voie ne veut pas dire qu’elle ne sera pas longue. Espérons seulement que quinze ans ne soit pas une moyenne indicative.
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Mattias Frances
