« La Punition », d’Arthur Dreyfus : s’affranchir du « malheur d’être homosexuel »

Au coeur de cette somme de plus de mille pages, le tête-à-tête entre Arthur Dreyfus, alors âgé de 16 ans et son père, qui vient d’apprendre son homosexualité et lui adresse une violente condamnation au malheur. Vingt-trois ans plus tard, La Punition apparaît comme un exorcisme, un livre animé par le désir de « tout dire » et traversé  par de multiples interrogations sur l’écriture autobiographique.

« L’été de mes seize ans, lorsqu’il a appris mon homosexualité, mon père m’a convoqué en tête-à-tête et m’a adressé un discours haineux, qui m’a marqué à vie ». Ce tête-à-tête de février 2003, Arthur Dreyfus le porte en lui comme la scène primitive à partir de laquelle s’est construite, tant bien que mal, la suite de son existence. Une scène d’autant plus marquante qu’il l’a secrètement enregistrée. Vingt et quelques années plus tard, il décide d’en faire la matière d’un livre. Il décide ? Pas exactement, car il le dit bien, « on n’écrit pas le livre qu’on veut, on écrit le livre qu’on peut ». C’est pour exorciser la douleur d’être perçu comme un « monstre », la honte aussi, qu’il entreprend, de ressortir l’archive – « un document radioactif » – de « dire tout », de raconter ces années où il a « continué d’aimer, d’écrire, de courir comme les personnages de cartoons qui ne savent pas qu’ils sont au-dessus du vide ». C’est pour cela aussi qu’il en vient à « convoquer » à son tour son père pour un nouveau tête-à- tête : « lui faire relire ces mots qui me hantent. Enregistrer ce dîner aussi, mais ouvertement cette fois ».

La-PunitionCette scène fondatrice qui ouvre La Punition a eu sur le narrateur l’effet d’une condamnation au malheur. Stigmatisé à seize ans par les propos de son père – médecin – Arthur se voit reprocher de s’être laissé influencer, d’avoir fait « le mauvais choix » et s’entend dire qu’il n’a pas le droit d’exister tel qu’il est, qu’il paiera le prix fort pour son homosexualité et aura bien mérité sa « punition ». Une illustration brutale en est donnée dans les pages qui suivent, relation d’une soirée d’été new-yorkaise marquée par un désir effréné d’auto-destruction, de « s’abîmer », qui, entre rencontres sordides et chemsex, se terminera aux urgences d’un hôpital. « Amener le malheur là où il n’avait aucune raison d’être » lui fait remarquer son compagnon désespéré. Comment alors en finir avec cette « sale jouissance » inlassablement recherchée, comment s’affranchir des mots de son père ? Par l’écriture. À celui qui avait conclu leur tête-à-tête en disant « Je sais que tu mens », opposer sa volonté de « tout dire », sans détours, sans faux semblants, avec les mots les plus justes. Brutaux, donc.

Somme autobiographique de 1152 pages, La Punition est aussi, surtout peut-être, une réflexion sur l’écriture. Oeuvre hybride où passé et présent se répondent sans cesse, on pourrait la comparer à un chantier exhibant ses fondations, associant récit, journal intime, retranscription de conversations, références littéraires, réflexions, lettres. Une accumulation de fragments au gré d’une pensée qui se construit au fil des émotions, des certitudes et des repentirs, puissante mais toujours ouverte à l’autre et à la nuance. De ce « roman » d’apprentissage, Arthur Dreyfus fait un laboratoire de l’oeuvre en train de se faire, où il ne cache rien de ses hésitations d’auteur : doit-il adopter pour la frontalité du « je » ou pour « le garçon » – le recul qui permet de mieux se dire ? La Punition est un livre d’une violente lucidité et d’une douloureuse sincérité, une courageuse mise à nu qui le ramène constamment à l’adolescent qu’il était : « Je crois que je resterai toujours ce garçon de 15 ans plein de larmes, heureux d’être différent mais hanté par sa différence – perdu et certain à la fois de se trouver au bon endroit ».

Anne Randon

La Punition
Récit autobiographique d’Arthur Dreyfus
Éditions P.O.L.
1152 pages – 35€
Date de parution : le 20 août 2026

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