Ned Collette – Mixed Light : une nouvelle pépite pour l’Australien

Le songwriter australien Ned Collette n’en finit pas de nous éblouir avec son Folk apatride, nonchalant et racé. Mixed Light, son dernier disque tout juste sorti ne s’est pas fait trop longtemps attendre après un splendide Our Other History en 2024. Erudite, parfois complexe, l’écriture de Ned Collette n’en perd pas autant en magnétisme à l’image des autres grands disques de l’artiste, Old Chestnut en 2018 en particulier.

Ned Colette
© Remy Vroonen

Etes-vous de nature aventureuse ? La déroute ne vous fait pas peur ? Les énigmes vous stimulent. Voyager sans boussole et sans point fixe, se laisser dériver au gré du vent, parfois brise, parfois tempête. Rien de cela ne vous effraie. Bien au contraire, cela vous stimule. On ne sent jamais plus vivant que quand on est face au grand risque. Un peu à l’image de cette phrase plus profonde qu’il n’y parait de Valérie Leulliot (Autour de Lucie) sur le sublime Les Falaises, extrait du non moins superbe Caldeira (2007). C’est en haut des falaises que l’on se sent vivant dit-elle avec une grande sagesse. C’est un peu comme si l’on était confronté à sa fragilité, face au danger, on en sortait comme ragaillardi, comme éveillé ou plutôt réveillé à soi-même. C’est exactement cela ce que font les œuvres d’art complexes,  ces pièces sinueuses et étranges qui échappent pour un temps à notre compréhension. Elles nous sortent de cette espèce d’anesthésie dans laquelle nous endort le confort.Non pas que pour être un acte artistique, il soit forcément nécessaire de dérouter mais en musique comme en littérature ou en peinture, il n’existe pas une seule et simple voie pour atteindre l’émerveillement. Certaines œuvres nous placent dans un état à la limite des choses, entre la terre et le vide, entre la sécurité et le risque, entre rester et partir. Elles se nourrissent des paradoxes et des forces contraires, limpidité et  fébrilité, chaos et grande unité, torpeur et frénésie.

Chez l’australien Ned Collette, on trouve cela et bien plus encore. Chez lui, en lui, existe plusieurs identités sonores presque schizophrènes, parfois opposées, parfois associées. Un peu comme le discours d’un être fragmenté, d’une personnalité multiple. C’est sans doute pour cela que l’on entend tant de changement de ton et de registre au sein d’un même disque de Collette, d’un album à l’autre. Prenez le sublime Our Other History (2024) et vous aurez peut-être la face la plus « apaisée » de son auteur car comme je le disais à l’époque (et je retire aucun des mots écrits à l’époque), une chanson à la manière de Ned Collette est une sorte de chausse-trappe, de solution sans réponse, de vice sans vertu, de vertu sans raison. Elle nous arrache le coeur et les tripes sans vraiment nous le dire, sans jamais vraiment s’en expliquer. Mixed Light, Collette le définit  comme un Chaotic personal collage et c’est assurément ce qui convient aux 11 titres qui forment ce nouvel album.  Mixed Light brille par son indécision, son « incohérence« , sa volonté à systématiquement brouiller les pistes.

On peut glisser d’une chanson pop mélancolique presque conventionnelle et plonger dans des structures psychédéliques ou du Jazz Contemporain. C’est peut-être parce que Ned Collette se contrefiche des références et des étiquettes, ce qui prime chez lui comme chez les grands anciens, Robert Wyatt, Tom Waits, Bob Dylan (auxquels il fait souvent penser), c’est l’expérience humaine que génère la musique. Collaborer chez lui ne se limite pas à faire appel à des instrumentistes, c’est accepter que chaque participant au projet apporte sa couleur, son propre univers. On sent bien que Ned Collette se fout bien du risque de se faire cannibaliser par tel ou tel musicien car il a confiance dans ses chansons et il sait qu’elles ne peuvent que sortir grandies de ces rencontres.

Prenez le titre Paper Night où l’on sent ô combien l’influence de Chris Abrahams des Necks au piano. On se retrouve sur cette savante construction du côté de la musique improvisée, d’un Jazz qui s’accidenterait dans le Folk avant de se faire bousculer par un chaos qui imploserait au sein de la structure même de la chanson. Tous les points de repère se  figent avant de se brouiller pour ne plus jamais revenir, Mixed Light bascule vers une autre dimension, ce n’est plus de la Pop, cela n’en a sans doute jamais été.

Le titre de l’album, Mixed Light, explique beaucoup cette « incohérence » qui n’est finalement rien d’autre qu’un trompe l’œil. La lumière va être partout dans le disque, mais jamais comme une lumière franche : lumière du soir, lumière artificielle, lumière vieillissante, ombres. Des lumières qui aveuglent, qui éclairent, qui tamisent, qui maquillent, qui dessinent les contours, qui grossissent les défauts. Les lumières révèlent autant qu’elles exposent ou qu’elles peuvent nous transformer.

Ned Collette joue sur la durée et la frustration comme s’il cherchait à esquisser toutes les nuances d’un rayon de lumière. Les morceaux lents et longs dans leur construction peuvent être suivis ou précédés d’une miniature pleine d’énigme que ce soit l’introductif et sibyllin Evening ou le concis et plein de sens I Don’t Want to Think About it Anymore. On pourrait prendre cela comme une envie de répit, de recherche de paix mais c’est peut-être exactement l’inverse. On ne peut pas échapper aux obsessions que véhiculent les chansons de Ned Collette, le monde contemporain qui nous effraie, on voudrait tant n’en rester que de passifs spectateurs mais  on est de ce troupeau, à la fois acteurs et esclaves de forces qui nous dépassent.

Chez Ned Collette, il n’y a jamais de solution ou de grandes réponses. Il n’y a que le repli. Pour ne pas perdre son humanité, il faut savoir s’isoler et vivre dans une forme d’autosuffisance psychique. Pour vivre apaisé, vivons seuls. C’est un peu cela que dit In The Kitchen, le duo sépulcral avec Bonnie Prince Billy. Chez Collette, la lumière ne disparaît jamais, c’est bien pire que cela. Elle vieillit. A l’image des constructions circulaires des chansons de l’australien, la lumière nous englobe et nous enferme encore un peu plus dans ces peurs viscérales. Nous aussi, nous vieillissons. Nous nous meurtrissons dans le grand chaos, dans la colère. Nothing Rare exprime cette colère sourde et bruyante, vomissante et éructante. Ned Collette a cette capacité à salir ses compositions, à pervertir son songwriting et à se rendre mal aimable tout en nous donnant l’envie d’encore plus aimer ses travaux. Mammon a des accents Noise, parfois presque Velvetien ou issus d’une rencontre improbable entre la pulsation déroutée d’un Moondog et l’hérésie vibrante de La Monte Young. Et d’illustrer ici tout le chaos sonore de notre monde, la puissance des finances et du matérialisme.

Cela ne rend que plus inquiétants les morceaux dits plus « apaisés« , ceux qui font la part belle à une indécision entre l’angoisse et la possibilité de trouver la paix. Avec Sleep Song, pour échapper à la malédiction qui nous entoure, il n’y a rien d’autre que le sommeil, que de partir dans un monde qui n’existe pas, dans un entre-deux que l’on aimerait rassurant mais rêver c’est parfois se faire dévorer par ses propres démons. Alors, montent les grandes ombres, les grandes menaces. Elles nous enserrent, nous caressent.

Le chemin dans Mixed Light peut être éprouvant, il peut nous perdre parfois, il peut se perdre parfois mais  il reste l’acte courageux d’une exigence au service de notre intelligence, un portrait saisissant d’un grand songwriter qui se refuge à l’immobilisme et à être figé.

Ned Collette préfère se sentir vivant en haut des falaises, tout en haut des falaises.

Greg Bod

Ned Collette – Mixed Light
Label : It Records
Sortie le 28 août 2026

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