« Le Nom de la rose, livre 2 » par Milo Manara : Le testament graphique d’un maître transfiguré

Loin de ses alcôves érotiques habituelles, le maestro italien clôt avec ce deuxième tome une adaptation magistrale du chef-d’œuvre d’Umberto Eco, rappelant avec force qu’il s’impose comme l’un des plus grands dessinateurs du monde.

Le Nom de la rose - Milo Manara
© 2026 Manara / Glénat

En s’emparant du chef-d’œuvre littéraire d’Umberto Eco, Milo Manara signe avec ce diptyque monumental bien plus qu’une simple adaptation : un dialogue esthétique et philosophique au sommet, qui s’impose déjà comme l’un des sommets graphiques de sa longue carrière. Loin des alcôves érotiques qui ont fait sa gloire, le maestro italien met sa ligne claire légendaire au service d’un thriller monacal hivernal, livrant une œuvre d’une érudition et d’une puissance plastique saisissantes.

Le Nom de la rose - Milo ManaraTransposer ce roman fleuve, théologique et claustrophobique était pourtant un pari fou, tant le texte d’origine impose une densité de dialogues et une complexité politique qui auraient pu plomber le rythme du neuvième art. Le brio de Manara est d’avoir su sabrer dans la masse textuelle sans jamais trahir l’âme du récit. L’enquête policière du franciscain Guillaume de Baskerville et du jeune Adso de Melk au cœur d’une abbaye bénédictine corrompue conserve ainsi toute sa tension dramatique. Mais là où l’auteur subjugue, c’est dans sa capacité à donner un visage et une identité unique à cette nuée de moines vêtus de la même bure sombre. Pour faire oublier en particulier la silhouette indéboulonnable de Sean Connery dans le film de Jean-Jacques Annaud, Manara emprunte les traits d’un Marlon Brando jeune à la puissance brute. Le thriller médiéval se double ensuite d’une charge philosophique implacable sur la peur du savoir et le péché d’orgueil des puissants, faisant écho aux grands drames humains de l’Histoire.

Sur le plan formel, le choc visuel est total et repose sur un triple parti-pris technique très audacieux. Manara alterne un noir et blanc classique lorsque Umberto Eco lui-même s’adresse au lecteur, un lavis à l’encre de Chine d’une profondeur brumeuse pour le cœur de l’intrigue médiévale, et d’incroyables jaillissements de couleurs lorsqu’il pastiche à la perfection les enluminures des moines copistes. La mise en couleurs, confiée à sa fille Simona Manara, est un modèle de retenue et d’ambiance. Elle baigne les couloirs glacés de la bibliothèque et le blizzard extérieur dans une lumière hivernale crépusculaire d’un raffinement rare. Les cadrages étirés, la minutie géométrique apportée aux architectures de l’abbaye et le sens de la mise en page font de chaque planche un tableau organique.

Au-delà de la performance plastique, cette œuvre sonne comme une éclatante et nécessaire réhabilitation pour le maestro italien. Trop longtemps confiné par une critique paresseuse et condescendante à sa seule étiquette de dessinateur de femmes nues, Manara rappelle ici qu’il est, tout simplement, l’un des meilleurs dessinateurs du monde. Sa maîtrise absolue de la perspective, la grâce anatomique de son trait et sa science de la composition architecturale éclatent à chaque page. En s’appropriant ce monument de la littérature avec une telle rigueur historique, l’artiste de 80 ans bien sonnés prouve que sa virtuosité graphique transcende les genres pour atteindre l’universel. Publié par Glénat, ce second tome scelle une œuvre majeure, dont la force viscérale et la modernité résonnent bien au-delà de l’abbaye d’Umberto Eco.

Christophe Pelletier

Le Nom de la Rose – Livre second
d’après l’œuvre de Umberto Eco
Dessin & scénario : Milo Manara
Couleurs : Simona Manara
Editeur : Glénat
72 pages – 18 €
Parution : 21 janvier 2026

Le Nom de la Rose – Livre second – extrait :

Le Nom de la rose - Milo Manara
© 2026 Manara / Glénat

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