Après Acide (Calmann-Lévy, 2023), Victor Dumiot poursuit son exploration des origines de la violence. Avec Lola va mourir, il transforme le récit d’un féminicide annoncé en une réflexion implacable sur les mécanismes qui rendent le pire possible. Une radioscopie de notre époque où la fiction révèle, sans jamais céder au sensationnalisme, ce que les faits divers finissent trop souvent par banaliser.

C’est l’histoire de Lola qui, à quarante ans, décide de quitter sa vie d’avant, son mari, son fils aîné, son lieu de vie, pour tenter de se reconstruire. C’est l’histoire de Franck qui sort tout juste de prison. Lorsqu’ils se rencontrent, ils pensent trouver en l’autre une issue de secours.
« Bien sûr, elle ne souhaitait pas que les choses dégénèrent, mais si l’on regarde l’affaire de près, si l’on prête attention à la manière dont les événements se sont enchaînés, à leur chronologie dramatique, c’était assez prévisible. […] C’est elle qui est allée chercher les problèmes. C’est elle qui a laissé entrer ce type dans leur vie, sans en parler à personne. Elle. »

Évidemment, le titre est là, avec sa logique absolutiste qui ne laisse aucune place au suspense. On sait comment l’histoire va finir. Le prologue installe d’emblée une position inconfortable en interrogeant nos propres réflexes face aux féminicides relayés dans les médias : pourquoi elle n’est pas partie ? Pourquoi elle n’a pas porté plainte ? Pourquoi elle n’a pas crié ? Comme si Victor Dumiot cherchait à désamorcer, avant même que le récit ne commence, les réflexes de culpabilisation qui accompagnent si souvent ces drames.
Dès lors, toute la lecture est contaminée par cette certitude. Chaque moment de répit, chaque espoir de renaissance est traversé par la menace du titre. On voudrait croire que les personnages parviendront à déjouer le destin annoncé, mais cette promesse de mort agit comme un compte à rebours silencieux. Ce n’est plus le suspense qui nous tient, mais la façon dont le pire va lentement se fabriquer.
« Un mètre quatre-vingt-dix, peut-être plus. Des épaules larges, mais de travers, un dos massif, comme si ses muscles avaient été conçus par une imprimante 3D dégénérée.»
Les données de l’équation sont toutes terriblement comminatoires : la carrure inquiétante de Franck, ses quinze années de prison dont on ignore d’abord la raison, la précarité sociale et affective de Lola, son isolement. Pourtant, Victor Dumiot refuse de transformer cette mécanique tragique en affrontement simpliste entre un bourreau et sa victime.
Le regard qu’il porte sur Lola ne la réduit jamais à son statut de victime. C’est une femme qui tente de reprendre possession de sa vie après des années consacrées à ses enfants et à un mari misogyne et méprisant. Une femme qui aspire simplement à recommencer, sans mesurer le prix que cette liberté peut exiger. De la même manière, Franck n’est jamais présenté comme un monstre. Ce serait trop rassurant. Avant d’être un meurtrier, c’est un homme qui voudrait sincèrement devenir meilleur, mais qui reste prisonnier de sa propre violence. C’est précisément parce que Victor Dumiot refuse de l’éloigner de nous que son personnage devient si dérangeant.
Cette complexité nourrit une réflexion plus vaste sur les origines de la violence masculine, dressant une radioscopie glaçante des effets du masculinisme. Comment naît la haine des femmes ? Comment s’hérite-t-elle ? Comment grandit-on lorsqu’on est baigné dans des injonctions à la virilité qui font de la dureté une qualité masculine ? Et surtout, comment s’en affranchir ?
Pour répondre à ces questions, Victor Dumiot décentre progressivement son récit. Aux chapitres qui suivent méthodiquement les événements conduisant à la mort de Lola répond la voix du fils cadet, témoin direct de la tragédie. Quinze ans plus tard, devenu adulte, il revient sur ce qu’il a vu et compris. Cette alternance des points de vue donne au roman une profondeur supplémentaire : le féminicide n’est plus seulement raconté, il est observé dans ses répercussions, ses héritages et les récits qu’il laisse derrière lui.
« Le danger d’un homme qu’on croit connaître, ce n’est pas comme celui d’une vitre qui tombe d’un immeuble droit sur votre tête. On ne sait pas si on va mourir. Et pour ne pas mourir de peur sur place, on imagine que non, on se convainc, en une milliseconde, que c’est impossible, que c’est absurde, que ça ne peut arriver, pour de multiples raisons, parce que ma mère n’a jamais appris à faire face à ce genre de problème, dans le manuel de la vie, dans le savoir-faire de existence, elle ne sait pas ce qu’il faut faire, elle est rongée, dévorée par la peur, elle est impuissante à cause de cela, ce n’est plus ma mère mais la peur qui prend le contrôle, la peur qui affaiblit, la peur qui soumet ».
On referme le livre sonné par l’intensité d’un récit qui ne laisse aucun répit. L’écriture de Victor Dumiot y est pour beaucoup. Les phrases semblent composées pour provoquer un impact presque physique et produire des images qui explosent dans notre tête. Syncopées, traversées de répétitions et de longues litanies de virgules, elles impriment au texte une urgence constante qui épouse l’emballement des événements. Jusqu’à une déflagration finale qui évite tout sensationnalisme ou fascination morbide, préférant montrer ce que nous refusons si souvent de regarder, et qui bouleverse.
Et puis il y a cette postface. Rarement une postface aura paru aussi nécessaire. Victor Dumiot y revient sur les trois années qui ont présidé à l’écriture du roman et éclaire, sans jamais refermer son mystère, le cheminement qui l’a conduit à cette œuvre. Loin d’être un simple appendice explicatif, elle prolonge la réflexion du livre et rappelle que la littérature n’est peut-être jamais aussi puissante que lorsqu’elle nous oblige à regarder en face ce que nous préférerions réduire à un simple fait divers.
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Marie-Laure Kirzy
