Lauréate du prix Inter 2024 pour Aliène (Éditions du Sous-sol), Phoebe Hadjimarkos Clarke signe un roman aussi déroutant que magnétique. Le Livre des souterrains entraîne le lecteur dans un labyrinthe où le corps, le fantastique et la mythologie se répondent jusqu’à faire vaciller notre perception du réel.01

Le 30 juillet 2030, Marie Marzouk, artiste de cinquante ans en perte de vitesse, disparaît lors d’une performance dont elle avait refusé de communiquer le protocole au préalable. Connue pour ses coups d’éclat radicaux féministes, le mystère plane sur cette disparition. On ne sait si elle est vivante ou morte. Les spectateurs l’ont vu passer une porte et puis c’est tout. Sa disparition inexplicable est-elle l’objet de la performance ? Un accident corollaire d’une prise de risque artistique ?
« Vieillir, c’est devenir moche je crois, ou imbaisable, irregardable. Ces dix dernières années, je m’accrochais à certains regards, à certains mots. Je les haïssais mais malgré tout … Malgré tout, c’était la preuve que j’existais dans la monde, la preuve que mon corps était effectif dans ce monde, qu’il pouvait le palper, le tenir, le changer, et aussi, qu’en retour, il pouvait l’être – mais visiblement, plus personne n’a envie de me palper, de me tenir, c’est-à-dire de se reproduire avec moi, même de façon allusionnelle.»

Le roman s’ouvre sur un avant-propos rédigé par une amie de l’artiste, historienne de l’art. Elle y présente le journal intime de Marie Marzouk, retrouvé dans sa chambre d’hôtel, documentant les dernières semaines avant sa disparition. Au départ, le récit semble évoluer dans un cadre réaliste : une canicule estivale, une femme déstabilisée par son entrée en pré-ménopause, emplie d’une colère lucide contre la société patriarcale qui l’invisibilise en lui sifflant qu’elle et son corps sont périmés.
Puis progressivement, l’atmosphère devient de plus en plus étrange. Il y a ce métro où Marie Marzouk laisse libre cours à ses pulsions cleptomanes, il y a ses fantômes qu’elle croit voir partout dans les souterrains métropolitains notamment celui d’un ami qui s’y est suicidé trente ans auparavant. Et il y a le dérèglement hormonal qu’elle subit avec des règles hémorragiques qui prennent des dimensions torrentielles type body horror, décrites comme on ne les a jamais lues, dans une écriture organique qui rapproche la lecture de sensations physiques très prégnantes.
« Mes organes sont une clepsydre, le liquide s’écoule sans cesse, en paquets denses qui franchissent la barrière de mon corps pour aller vers autre chose, vers le temps pur, entortillés à lui. (…) Un fleuve infernal. Bientôt le dénouement, bientôt le changement. Ce sang appelle autre chose. La fin d’une vie de femme, comme on dit.»
Et puis, le roman devient gigogne lorsqu’un autre récit fait son apparition, intercalé dans le journal sous forme de liasses éparpillées, une fable intemporelle et inquiétante à la Désert des Tartares voire Rivage des Syrtes où il est question d’une ville assiégée où l’ennemi ne se montre pas et d’une attente interminable sous une menace diffuse.
Phoebe Hadjimarkos Clarke accorde autant d’importance à l’histoire racontée qu’à la manière de la raconter. Tenir un récit qui flirte sans cesse avec l’étrange sans jamais rompre le fil du réel est un exercice périlleux, d’autant qu’il devient vite impossible de distinguer ce qui relève du réel, du fantastique ou du mythe. Son refus de toute explication univoque constitue un pari exigeant : le lecteur doit accepter que les zones d’ombre demeurent et que les incertitudes persistent, portées par une tension constante qui magnétise le récit sans jamais laisser deviner où il conduit. Et pourtant, tout se tient. Le journal de Marie et les liasses éparses finissent par s’entrelacer jusqu’à estomper les frontières entre fiction et réalité.
« Quand en devenant informe j’aurai laissé couler mon corps, cette matière magique et malléable, dans tous les recoins de l’univers, quand mes seins mollissants auront roulé jusqu’aux confins du monde, quand mon ventre qui ressemble désormais (et franchement c’est un peu bizarre) de plus en plus à une sorte de boîte parallélépipédique posée là sur mes hanches se sera ouvert pour révéler non pas des organes mais une galaxie nouvelle, quand mes os friables tapisseront de poussière de nouveaux chemins. Je serai un tourbillon de colère rentrée alors, c’est sûr, un phénomène météorologique ; je serai un grand amour qui s’abattra sur le monde »
Dans ce roman-labyrinthe placé sous l’égide d’Hécate, déesse des carrefours et des passages, les temps, les genres et les mondes s’interpénètrent déplaçant sans cesse les frontières entre eux. Les identités deviennent mouvantes, les corps se métamorphosent, le réel lui-même paraît toujours susceptible de basculer. Plus politique qu’il n’y paraît, Le Livre des souterrains capte les angoisses de notre époque sans jamais les réduire à un discours. Phoebe Hadjimarkos Clarke leur préfère la puissance de l’imaginaire, de la poésie et de la fantaisie. Un roman puissant qui laisse une empreinte forte.
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