« Toute une vie à chercher » de Kae Tempest : se découvrir, s’accepter, vivre

Le grand retour du roman naturaliste et réaliste britannique : après l’écossais Tom Newlands et son Ici, maintenant, c’est le deuxième opus du slameur et poète anglais Kae Tempest qui honore ce genre so british avec la quête d’identité de Rothko, d’une adolescence compliquée à une bouleversante résilience d’adulte apaisé.

Kae Tempest (c) Clara Nebeling

Son roman n’est pas autobiographique. Pourtant, difficile de ne pas voir Kae Tempest, devenue homme trans et fameux rappeur outre-Manche, dans le personnage principal de Rothko pour son deuxième et formidable livre. Après des années de prison pour une grosse erreur de jeunesse violente et complexe, iel essaie de se réinsérer dans une vie nouvelle, puisqu’iel a entre-temps décidé de ne plus être une femme et a entrepris une transition. Nouveau démarrage dans une existence cette fois-ci choisie, qu’il faut désormais assumer auprès de celles et ceux qu’on a connus, aimés, détestés ou qui font malgré tout partie de la famille. Nouveau départ aussi pour s’assumer, faire la paix avec soi-même et donc avec les autres, savoir être dans une profonde résilience pour enfin trouver l’apaisement.

Le roman propose un va-et-vient entre le passé de Rothko et sa situation actuelle : on revient largement sur une enfance dans une famille aimante mais très problématique, des amours fortes mais aussi semeuses de troubles (moments superbes dans sa relation amoureuse avec Dionne), et des amitiés tout aussi chaotiques à Edgecliff, petite ville balnéaire un peu pourrie du sud de l’Angleterre, comme bon nombre de cités de cette région un rien sinsitrée. Virées foireuses, drogue, alcool, violence urbaine de jeunesse, Rothko vit un peu tout ça de manière à fois réservée mais intense, à fleur de peau selon l’expression commune, jusqu’à la rupture brutale. Et l’emprisonnement. Le contraste, aussi social que romanesque, est évident quand iel s’extrait des barreaux : une fois libéré.e, il faut savoir pardonner, abandonner ses vieux démons, ses jugements, et essayer d’aller de l’avant avec sa nouvelle peau, son nouveau moi, ce qui forcément ne va pas convenir à tout le monde…

Kae Tempest déploie avec une verve poétique tantôt douce, tantôt virulente, les errements psychologiques et les états d’âme de cet individu qui casse les codes du genre, les codes du socialement convenable, et qui doit à tout prix se prouver qu’iel est capable d’à nouveau s’ouvrir au monde, s’accepter, accepter les autres et leurs différences. Réapprendre à faire confiance, à aimer. C’est aussi touchant que déstabilisant parfois, avec une écriture inclusive dont on n’est pas vraiment habitué et qui donne son ton si singulier à un chemin de vie que n’aurait pas renié Ken Loach pour un de ses films. En tout cas, un roman fascinant sur la résilience et la force qui peut animer chacun.e

Jean-françois Lahorgue

Toute une vie à chercher
Roman de Kae Tempest
Traduit de l’anglais (Royauen-Uni) par Madeleine Nasalik
Editions de l’Olivier
400 p, 23€
Date de parution : 21 août 2026

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