Prix du jury Un certain regard à Cannes cette année, Les éléphants dans la brume s’avère être une fascinante plongée dans la culture kinnar autant qu’un efficace thriller rural et fantastique.
Qui sont les proies, les éléphants ou les Kinnar, ces femmes transexuelles vivant en communauté dans un village du sud du Népal ? Probablement un peu des deux. Le film d’Abinash Bikram Shah, prix du jury dans la catégorie Un certain regard du dernier Festival de Cannes, s’ouvre sur une course effrénée de Pirati (Puspa Thing Lama) au milieu de la jungle. Elle pense avoir entendu un éléphant au milieu des arbres, et sa fille, Apsara (Aliz Ghimire), se trouve dans la forêt.
Ce n’est qu’une fausse alerte mais on comprend d’emblée qu’une menace invisible sourd, que la nature sera plus intimidante que luxuriante, que le film sera autant un thriller qu’une chronique sociale au coeur des communautés Kinnar. En Inde, au Bangladesh et au Népal, ces personnes “ni hommes ni femmes”, longtemps criminalisées, vivent aujourd’hui dans des communautés distinctes, vénérant leurs propres dieux et fonctionnant selon leurs propres règles. Elles sont chargées de la surveillance des troupeaux des éléphants sauvages, capables de piétiner et de détruire les champs des villageois situés à l’orée de la jungle. Surtout, dotées de pouvoir de guérison surnaturels selon les croyances populaires, elles inspirent à la fois la crainte et le mépris des populations alentour. Peu à peu, on perçoit que les règles qu’elles s’édictent elles-mêmes (comme celle de la chasteté) servent avant tout à les reléguer à la marge. Les allées et venues de Pirati à la ville, où elle côtoie son amant musicien et se mêle aux autres transgenres, dessinent parfaitement les choix de vie qui s’offrent à ce que l’Inde appelle le “troisième sexe”. Soit on tient à sa liberté et alors on finit dans la prostitution, souvent reclus et isolés. Soit on cherche la solidarité et l’entre-soi, mais alors on fait une croix sur sa liberté et ses désirs.
Plongée fascinante au cœur de cet univers complexe, le film d’Abinash Bikram Shah ne se contente pas de décrire ou d’expliquer. Il raconte avec une finesse certaine dans l’écriture. Un jour, Apsara disparaît, et très vite les Kinnar soupçonnent un meurtre. Se dévoile alors l’ampleur des stigmatisations dont souffrent les transgenres, à la fois bouc-émissaires utiles et victimes d’un système judiciaire qui les ignore et cultive le sentiment d’impunité à leur égard. La caméra de Shah capte avec délicatesse l’humanité de ses personnages, un peu à la manière de Satyajit Ray, son modèle. Mais il sait aussi laisser la place à la colère et même au désir de vengeance, notamment dans une magistrale séquence finale teintée de réalisme magique, où les Kinnar “lâchent” la fureur des éléphants sur leurs bourreaux. Quand les proies finissent par devenir les chasseurs. Magnétique et prometteur premier film.
![]()
Guillaume Poisson

