Dans ce premier film que le cinéma consacre à la figure historique de Jean Moulin, László Nemes s’attache à montrer l’homme au-delà du mythe. C’est à travers sa confrontation avec Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon, qu’il cerne la personnalité d’un grand patriote qui se sait faillible mais résistera jusqu’à la mort.

Le « Moulin » de László Nemes était très attendu : un défi de taille puisqu’il allait être le premier film que le cinéma consacrait à Jean Moulin. Le réalisateur hongrois, qui s’est fait connaître en 2015 avec le très beau Fils de Saul, a fait ici le choix de se concentrer sur les derniers jours – fort peu documentés – de celui qui fut le chef de la Résistance intérieure pendant la seconde guerre mondiale. Arrêté le 21 juin 1943 à Caluire-et-Cuire chez le docteur Dugoujon, Jean Moulin sera interrogé puis torturé par la Gestapo – plus précisément par Klaus Barbie – et mourra sans avoir parlé, le 8 juillet, dans le train qui le déporte en Allemagne.
De Moulin, László Nemes n’a voulu faire ni un biopic ni une fresque historique. Si le film s’ouvre sur des images d’archives, le contexte de l’année 1943 de même que le passé de Jean Moulin ne sont que brièvement évoqués. On le découvre parachuté nuitamment dans les Alpilles après un séjour à Londres où le général de Gaulle l’a chargé d’unifier les différents mouvements de Résistance et d’organiser la France d’après le débarquement. Quelques rencontres furtives avec d’autres résistants puis un rendez-vous avec une séduisante comtesse, et, rapidement, surviennent l’arrestation, l’emprisonnement au fort de Montluc et les premiers interrogatoires face à Klaus Barbie. Nemes l’affirme : ce n’est pas le mythe Moulin qui l’intéresse mais l’homme, celui qui se cache derrière une dizaine de pseudonymes et qui, se sachant faillible, redoute de parler sous la torture. Point de héros ici mais « un mec qui a peur de mourir ». Le film se focalise ainsi sur les face-à-face entre celui qui prétend être décorateur et s’appeler Jacques Martel, et Klaus Barbie, le très zélé chef de la Gestapo, surnommé « le boucher de Lyon ». Un jeu pervers du chat et de la souris s’engage entre eux, dont on suit le déroulement, dans une tension croissante. Entamés sur le ton d’une conversation presque mondaine, les tête-à-tête entre les deux hommes vont se transformer en passe d’armes où Barbie affirmera sournoisement puis brutalement son pouvoir, multipliant les allusions, les provocations, les humiliations – comme dans cette dérangeante scène de valse avec la comtesse que Moulin retourne à son avantage. À la torture psychologique succédera la torture physique, d’une violence telle que Barbie sera rappelé à l’ordre par sa hiérarchie : il importe que le prisonnier vive… et parle.
La réussite de Moulin tient à l’atmosphère qu’il crée en faisant d’emblée vivre un lieu, une époque, à travers une esthétique qui évoque les films noirs, tout en installant subtilement les enjeux et les personnages secondaires. Au coeur du dispositif, Jean Moulin, l’homme du secret, arpentant entre ombre et lumière les escaliers interminables et les traboules labyrinthiques de Lyon : un jeu de cache-cache permanent avec la Gestapo dans une ville sous surveillance où le danger est tapi à chaque coin de rue. À cet espace ouvert mais perçu comme un possible piège, succédera l’enfermement de la prison de Montluc : couloirs, bureaux, cellules… et les huis clos asphyxiants des confrontations avec Barbie. Pourquoi malgré cette intensité, malgré l’intériorité que donne Gilles Lellouche à son personnage, malgré la prestation remarquable de Lars Eidinger, un Barbie dont la froide élégance n’a d’égale que la cruauté, le film ne m’a-t-il pas entièrement convaincue ? Peut-être à cause de scènes un peu trop convenues, comme celle de la Marseillaise entonnée par les condamnés à mort, ou celles qui font intervenir l’évanescente et énigmatique comtesse de Forez, personnage fictif trop visiblement imaginé pour « humaniser » Jean Moulin. Et certainement à cause des images-choc d’un Moulin au visage déformé, boursouflé, ensanglanté. Même si la torture elle-même reste largement hors-champ, l’horreur est présente dans toute sa crudité, insoutenable, imposant l’image d’un Moulin christique, dont Barbie dit avec mépris qu’il aspire à être non pas un héros mais un martyr.
Faisant la part belle à la fiction, Moulin a été violemment contesté par la famille du résistant qui estime que les choix du réalisateur « ne contribuent en rien à la connaissance de la vie de Jean Moulin« . Une critique que l’on peut entendre, même si l’objectif de László Nemes était tout autre. De ce film d’un impeccable classicisme, belle réflexion sur ce que signifie « résister », je retiendrai de magistrales scènes de confrontation entre Moulin et Barbie. Un tête-à-tête qui se poursuit de façon bouleversante avec les photographies qui précèdent le générique final, rapprochant le visage de l’un – la victime – qui n’aura pas eu le loisir de vivre plus de 44 ans, et celui de l’autre – le bourreau – qui mourra à 77 ans.
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Anne Randon
