« La Nacha, tome 1 : Narco frontera » : aux origines de la marraine des cartels

Avec ce premier tome saisissant, Philippe Richelle et Jorge Miguel signent un thriller historique et noir qui lève le voile sur Ignacia Jasso González, la véritable pionnière du narcotrafic mexicain.

La Nacha, tome 1 - Jorge Miguelet Philippe Richelle
© 2026 Miguel / Richelle / Glénat

Avant la violence mondialisée des cartels modernes, il y avait une femme. Avec le premier tome de La Nacha, Philippe Richelle (Un flic sous l’Occupation) et le dessinateur Jorge Miguel signent un polar historique d’une rigueur implacable. Une plongée dans les secrets de Ciudad Juárez des années 1920, là où « la Nacha » (de son nom complet Ignacia Jasso la Viuda de González ici simplifié en Ignacia González) a méthodiquement posé les bases criminelles et politiques du narcotrafic mexicain.

La Nacha, tome 1 - Jorge Miguel et Philippe Richelle Milieu des années 1920, Ciudad Juárez. Profitant pleinement de la Prohibition qui frappe les États-Unis voisins, la ville frontalière s’impose comme la capitale du vice, des bars clandestins et de l’argent facile. À des années-lumière de cette opulence, Ignacia González, surnommée « La Nacha », tente tant bien que mal de faire vivre ses deux enfants. Son mari, Pableto, est un petit délinquant, chef de bande énergique mais instable, alcoolique et infidèle.

Pour subsister, Pableto et sa bande volent de la morphine afin de la revendre aux vétérans américains. Une petite affaire de rue qui piétine le monopole de la puissante communauté chinoise locale aux mains de M. Hing. En détruisant brutalement le réseau de Pableto, la mafia chinoise ignore qu’elle vient de déclencher une guerre implacable. En prenant la place de ses adversaires après un massacre nocturne, Pableto prend du galon et devient un héros populaire. Mais derrière cette ascension fulgurante se cache l’esprit brillant et calculateur de la Nacha, son épouse, une femme ordinaire passée maîtresse dans l’art de la stratégie politique et de la corruption.

Diplômé en sciences politiques, Philippe Richelle a depuis longtemps prouvé qu’il excelle dans la reconstitution historique minutieuse et la mise en lumière des rouages du pouvoir. Qu’il s’agisse d’analyser les compromissions de l’Histoire (comme dans son remarquable Un flic sous l’Occupation) ou les arcanes de l’État (la saga-concept Les Mystères de la République), le scénariste applique ici la même formule mathématique et documentée. Il retrouve d’ailleurs le dessinateur Jorge Miguel, son partenaire régulier sur d’autres projets majeurs chez Glénat, tels Guerres secrètes paru en avril de cette année.

Loin du sensationnalisme de la série télévisée Narcos, Richelle s’intéresse à la sociologie du crime. Dans ce premier volet, il choisit habilement de s’attarder sur les prémices du mythe. Si l’époux, Pableto, occupe l’espace physique par les armes, l’album distille avec brio une tension sous-jacente : on comprend très vite qu’il n’est que la force brute, tandis qu’Ignacia est le véritable cerveau stratégique. Froide, posée et redoutable tacticienne, elle intègre avant tout le monde que la loyauté et la protection institutionnelle s’achètent. De surcroît, la subtilité de la Nacha la conduit à rester dans l’ombre de son époux tout en décidant tout à sa place.

La Nacha, tome 1 - Jorge Miguel et Philippe Richelle
© 2026 Miguel / Richelle / Glénat

Pour donner corps à l’ascension de cette reine du crime, le dessinateur portugais Jorge Miguel déploie un style graphique d’une grande efficacité. Fort de son expérience passée dans l’illustration publicitaire, le dessin animé et le story-board, il maîtrise le découpage dynamique et la lisibilité des scènes d’action sur le bout des doigts.

Son trait réaliste restitue à merveille l’atmosphère étouffante et poisseuse de Ciudad Juárez. Le travail de Jorge Miguel sur les expressions de visages renforce la dualité des personnages (notamment le contraste entre la bonhomie apparente d’Ignacia et la froideur de ses choix stratégiques). Accompagné par des choix de couleurs qui alternent entre les teintes terreuses des extérieurs écrasés de soleil et les ambiances nocturnes violentes, son dessin ancre le récit à mi-chemin entre la chronique sociale et le western moderne.

Si ce premier volume se lit de manière fluide et agréable, il souffre néanmoins des défauts inhérents aux tomes d’exposition. Le récit passe beaucoup de temps à installer le contexte et la bande de Pableto, laissant finalement assez peu de place à l’exercice direct du pouvoir par la Nacha elle-même. La graine du mythe est plantée, mais on reste un peu sur notre faim quant à l’ampleur promise du réseau criminel.

Pour autant, la maîtrise scénaristique de Richelle et la solidité graphique de Jorge Miguel font mouche. On quitte ce premier opus avec la ferme intention de découvrir le second tome pour voir enfin la Nacha régner pleinement sur son empire.

Christophe Pelletier

La Nacha, tome 1 : Narco frontera
Dessins & Couleurs : Jorge Miguel
Scénario : Philippe Richelle
Editeur : Glénat BD
64 pages – 16 €
Parution : 7 octobre 2026.

La Nacha, tome 1 — Extrait :

La Nacha, tome 1 - Jorge Miguelet Philippe Richelle
© 2026 Miguel / Richelle / Glénat

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