« Irish Travellers » : Alexander Murphy filme la vie à la marge

Dans ce surprenant documentaire, Alexander Murphy nous fait découvrir une famille de Travellers, une communauté autochtone irlandaise qui se consacre à l’élevage des chevaux. Malgré la stigmatisation sociale, les galères financières et les problèmes avec la justice, les O’Reilly témoignent pourtant, avant tout, du bonheur de vivre au sein d’une famille aimante.

Irish Travellers

De sa caméra, Alexander Murphy dit qu’elle avait fini par devenir le onzième enfant de la famille O’Reilly… Les O’Reilly : Patrick, Lisa et leurs dix enfants, qui appartiennent à cette communauté autochtone irlandaise des « Irish Travellers ». Héritiers d’un mode de vie nomade en voie de disparition, les Irish Travellers vivent de l’élevage des chevaux et entourés de leurs chiens, les « lurchers », qu’ils utilisent pour chasser lièvres et lapins. Nouer des relations avec une de ces familles n’est pas chose aisée. C’est cependant ce que le réalisateur franco-irlandais a réussi à faire au fil des ans, si bien qu’il a pu filmer de très près le quotidien des O’Reilly et nous offrir cette étonnante chronique d’une vie à la marge.

Irish Travellers« Une famille à la marge de la marge ». Depuis toujours, les Travellers sont stigmatisés au sein d’une société irlandaise qui tolère mal les différences. Mais alors qu’ils vivent, dans leur grande majorité, regroupés sur des sites qui leur sont réservés, les O’Reilly, eux, ont choisi d’être à part et d’installer leurs deux caravanes au bord d’une route. En toute illégalité. C’est donc une vie repliée sur elle-même que filme Murphy, les principaux contacts avec le monde extérieur semblant se faire par le biais de la scolarisation des enfants. Une vie comme en sursis, marquée par la précarité – ils risquent constamment l’expulsion : par la maladie – Patrick, le père, est dépressif ; par les difficultés financières – si le chef de famille grille cigarette sur cigarette et si le caddie du supermarché déborde de junk food, lorsqu’il s’agit de réparer le générateur, l’angoisse est palpable ; par les ennuis avec la justice – après de multiples sursis, le père finira par être incarcéré quelques mois, pour une raison qui ne sera pas dite. Marquée, surtout, par l’exclusion, qui explique sans doute leur volonté d’isolement. Par leur mode de vie, les Travellers, même sédentarisés, suscitent la défiance et l’un des fils constate avec amertume l’impossibilité de se faire des amis. Et lorsque l’État intervient, c’est pour leur offrir des aides qui nient leur mode de vie et tentent de les assimiler. Les O’Reilly se voient ainsi proposer une maison, certes confortable, mais dans l’espace réduit d’un lotissement, ce qui les contraindrait à se séparer de leurs animaux. Entre les Travellers et les services sociaux, le dialogue paraît impossible.

Rien de misérabiliste pourtant, dans cette chronique d’une existence au rythme des saisons. La vie de famille, avec la promiscuité qu’implique le partage d’une caravane, est montrée comme une force extraordinaire qui permet d’affronter toutes les difficultés. Tourné à hauteur d’enfants, Irish Travellers déborde de la joie d’être ensemble. Des relations de complicité et de tendresse entre parents et enfants dans un univers grouillant de vitalité et d’énergie, filmé au son de la musique éclectique de Kevin O’Leary. Les petits O’Reilly – cinq filles à la chevelure somptueuse et cinq garçons – forment une tribu unie à l’intérieur de laquelle le partage, l’entraide et la transmission ne sont pas de vains mots. Ils connaissent le bonheur de vivre en liberté, de gambader à travers les champs du Tipperary, de partager un même amour pour les chiens et les chevaux. Le ton est donné dès le début du film lorsque l’aînée des filles lit à toute la famille l’exposé qu’elle fera en classe, détaillant les raisons pour lesquelles elle est indéfectiblement attachée à son mode de vie. Des enfants qui, pourtant, sont, comme beaucoup d’autres, attirés par les paillettes de la société de consommation, fascinés par le monde de Disney. Tin Castle dit le titre original : ce qui n’est pour nous qu’une vieille roulotte déglinguée est pour eux un château sis au milieu de leur royaume : la nature. Quant à l’ostracisme dont ils sont victimes, il ne donne pas lieu chez eux à un rejet de la société. Ils se sentent pleinement irlandais et fiers de l’être, avec une pratique fervente de la religion.

L’intérêt documentaire d’Irish Travellers est évident : je ne connaissais pas cette communauté et sans doute ne suis-je pas la seule. Le film la montre dans ses spécificités mais aussi dans ce qui la rapproche des autres groupes de marginaux qui nous sont plus familiers, comme les Roms : le rejet dont ils sont victimes et les tentatives de l’État pour les « normaliser » alors qu’ils sont en quête de reconnaissance culturelle. Jamais Alexander Murphy ne les juge : son but est est de montrer leur vie familiale sans chercher à répondre à toutes les questions que le spectateur pourrait se poser. Même si on en éprouve une certaine frustration, on sort de là le sourire aux lèvres, avec en tête les visages lumineux d’enfants épanouis dans une famille aimante.

Irish Travellers
Documentaire franco-irlandais d’Alexander Murphy
Avec la famille O’Reilly
Durée : 1h36
Sortie : le 28 octobre 2026

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