Notre amour de la BD franco-belge : 9. Blueberry : la mine de l’Allemand perdu (1972)

Neuvième chapitre de notre rétrospective en 50 personnages de la BD franco-belge : avec Blueberry, Jean-Michel Charlier et Jean Giraud réinventent le western, en lui apportant une violence, une ambiguïté morale et une sophistication graphique qui vont profondément transformer la bande dessinée d’aventure.

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© Charlier / Giraud / Dargaud

Quand on parle de western en BD franco-belge, on pense à Lucky Luke. Mais il y a une autre série, plus réaliste, plus violente et, surtout, plus adulte, qui a joué un rôle essentiel dans l’évolution du 9e Art : Blueberry. Une série qui a, à son époque, révolutionné le genre, et qui a – ce qui n’est pas anodin – permis l’éclosion de l’un des plus grands dessinateurs de l’histoire de la BD, Jean Giraud, alias Mœbius.

La mine couvertureEn 1963, quand Jean-Michel Charlier et Jean Giraud créent Blueberry dans les pages de Pilote, le western est dominé par les codes du cinéma hollywoodien classique, celui de John Ford ou de Howard Hawks : des héros courageux, des soldats héroïques, des Indiens réduits au rôle de sauvages menaçants, et une vision positive de la conquête de l’Ouest. Charlier, scénariste reconnu grâce à Buck Danny, Barbe-Rouge ou Tanguy et Laverdure, et Giraud, jeune dessinateur formé auprès du grand Jijé, vont faire exploser ces conventions.

Leur personnage principal, Mike Blueberry, est au départ un lieutenant de cavalerie américaine assez traditionnel, même si son physique, inspiré de celui de Jean-Paul Belmondo, annonce un héros moins lisse que ceux de la génération précédente. Mais Blueberry va rapidement se révéler indiscipliné, insolent, bagarreur, joueur, et même à l’occasion franchement irresponsable : un militaire qui déteste l’autorité, un homme de devoir qui n’hésite pas à désobéir aux ordres, voire à déserter, lorsqu’il estime que sa hiérarchie se trompe… Bref, un antihéros, à une époque où la BD franco-belge affectionne encore les personnages exemplaires !

L’autre grande originalité de Blueberry est sa manière de représenter l’Ouest américain : Charlier et Giraud s’éloigneront peu à peu de la mythologie traditionnelle pour montrer une société brutale, dominée par la violence, le racisme, la cupidité et les intérêts politiques. Les Indiens ne sont plus simplement des ennemis à abattre, mais des peuples confrontés à une entreprise de dépossession et de destruction. Même si la série reste prisonnière de certains clichés de son époque, cette évolution dans le regard historique jeté sur la naissance des USA est remarquable.

La mine versoIl  est intéressant de replacer Blueberry dans le contexte des années 60 : le western est en train de vivre une révolution au cinéma, et Sergio Leone, Sam Peckinpah et quelques autres réalisateur vont faire voler en éclats les codes du genre, introduisant des personnages moralement ambigus, une violence beaucoup plus crue, et finalement une vision désenchantée de l’histoire américaine. Blueberry participe de ce mouvement, même s’il a commencé avant l’explosion du western italien.

Ce qui rend la série véritablement exceptionnelle, ce n’est pas seulement la modernité de ses scénarios, c’est aussi le dessin de Giraud. Dans les premiers albums, son style reste marqué par l’influence de Jijé et de son Jerry Spring. Puis, au fil des années, son trait se transforme, devient plus nerveux, plus précis, plus personnel, tandis que ses cadrages gagnent en audace. Ses paysages désertiques, ses montagnes, ses villes poussiéreuses, ses visages burinés deviennent d’un réalisme saisissant. Giraud invente aussi une véritable mise en scène cinématographique, alternant les panoramas spectaculaires, les gros plans sur les visages, les scènes d’action d’une lisibilité extraordinaire et les moments de silence où l’immensité des paysages semble écraser les personnages. Et il est fascinant de penser que ce dessinateur, maîtrisant de mieux en mieux le réalisme, est également celui qui, en parallèle et sous le nom de Mœbius, va bouleverser la BD de science-fiction en s’affranchissant de toutes les contraintes narratives et graphiques traditionnelles. Deux démarches a priori opposées, mais qui témoignent de la même volonté de repousser les limites de la BD.

La Mine de l’Allemand perdu, onzième album de Blueberry, publié en 1972 après une prépublication dans Pilote à partir de 1969, est « l’album de la rupture », celui où Giraud et Charlier quittent franchement le classicisme, et se lancent dans l’inconnu de la modernité. Du coup, il est l’un des sommets de la première période de Blueberry. Il s’agit du premier volet d’un diptyque qui s’achèvera avec Le Spectre aux balles d’or, diptyque qui reste aujourd’hui l’une des aventures les plus mémorables du lieutenant.

Cette fois, Blueberry n’est plus engagé dans une grande campagne militaire : le voilà shérif de Palomito, une petite ville perdue à la frontière mexicaine. Une situation qui ne va évidemment pas durer longtemps, puisque l’arrivée d’un mystérieux Allemand, le baron von Luckner, surnommé « Prosit », va déclencher une véritable chasse au trésor.  Ce qui frappe dans La Mine de l’Allemand perdu, c’est le plaisir évident que prend Charlier à manipuler les grands archétypes du western : la mine d’or perdue, les chasseurs de primes, les escrocs, les vieilles légendes, les territoires interdits, les alliances qui se font et se défont au gré des circonstances. Mais il les utilise pour raconter une histoire où pratiquement personne n’est digne de confiance, où l’appât du gain pousse les hommes aux pires bassesses, et où notre héros lui-même semble régulièrement dépassé par les événements.

Le personnage de « Prosit » est à cet égard une formidable réussite : il incarne cette humanité médiocre et cupide qui peuple désormais l’univers de Blueberry. Quant à MacClure, son alcoolisme, sa naïveté et sa fidélité intermittente en font un personnage aussi comique que pathétique, bien loin des « compagnons » héroïques traditionnels des héros de BD.

Giraud atteint un niveau de virtuosité graphique impressionnant : les montagnes rocheuses, les canyons, les étendues arides deviennent des éléments essentiels du récit. Comme dans les meilleurs westerns de Ford, l’espace détermine les comportements humains ; mais il n’y a plus ici de grandeur héroïque à conquérir, seulement un territoire hostile, indifférent aux ambitions dérisoires des hommes.

La Mine de l’Allemand perdu est aussi un formidable exercice de suspense. Charlier multiplie les rebondissements, les fausses pistes, les retournements de situation, dans une construction feuilletonesque parfaitement maîtrisée. On lui reprochera quelques invraisemblances, mais surtout cette tendance, typique de la BD de l’époque, à faire parler beaucoup les personnages pour expliquer ce que le dessin nous montre déjà. Mais l’efficacité de la narration est telle que le lecteur se laisse emporter sans résistance. Et puis il y a cette dimension presque fantastique qui s’installe progressivement, avec la légende de la mine perdue et les dangers mystérieux qui entourent les Monts de la Superstition…

Relire aujourd’hui La Mine de l’Allemand perdu permet de mesurer à quel point Blueberry a contribué à faire sortir la BD franco-belge de l’enfance. Sans renoncer au plaisir de l’aventure populaire, Charlier et Giraud ont introduit « le ver dans le fruit  » : la complexité morale, le désenchantement et la violence d’un monde où les héros ne sont plus tout à fait des héros.

Et surtout, ils ont démontré que la bande dessinée pouvait rivaliser avec le grand cinéma d’aventure, non pas en le copiant servilement, mais en inventant son propre langage visuel.

Eric Debarnot

Blueberry, tome 11 : La Mine de l’Allemand perdu
Scénario : Jean-Michel Charlier
Dessins : Jean Giraud
Éditeur : Dargaud
48 pages
Année de première parution en album : 1972

Blueberry, tome 11 : La Mine de l’Allemand perdu – Extrait :

La mine extrait
© Charlier / Giraud / Dargaud

 

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