Entre les averses parisiennes et les sourires contagieux de Grife, le post-punk incandescent des Montréalais de La Sécurité a transformé une soirée grise en un véritable manifeste de résistance festive.

Les rues de Paris sont désertes, entre les casseurs et la pluie qui tombe sans discontinuer, il faut être sacrément motivé pour sortir de son cocon. Mais le mot d’ordre est « La Sécurité avant tout », et La Sécurité, ce soir, c’est au Point Éphémère que ça se passe ! Le mot est passé, la soirée affiche complet et la salle est déjà bien pleine quand j’arrive largement à l’heure pour voir la première partie.
Les deux Orléanaises de Grife, elles, n’ont pas peur de se mettre en danger. A deux sur scène avec un tambour et une basse (avec de la disto), elles commencent par un morceau presque a capella aux paroles improbables « gratte-moi c’est beaucoup mieux que faire l’amour », le morceau monte régulièrement en puissance jusqu’à un final en apothéose répétant en boucle « gratte-moi ». On ne peut pas s’empêcher de sourire, les québécois n’auront pas le monopole de l’humour absurde ce soir, la soirée est bien partie.
Après un morceau un peu hippie, le duo joue un morceau plus punk avant d’enchaîner sur un titre vaguement country avec toujours des paroles improbables « J’aurai aimé être chanteur de country, je me serais appelé Johnny » et une bonne ambiance communicative. C’est de l’autre côté du Rhin qu’elles nous emmènent ensuite sur Schliebdich, un autre titre aux paroles étranges et désopilantes. On y découvre qu’en plus du tambour, la percussionniste joue du bisou, il faut y être pour comprendre.
Il y a des musiques sur lesquelles il est impossible de ne pas danser, sur celle de Grife, il est impossible de ne pas sourire. La joie des deux musiciennes est communicative et l’ambiance dans le public est à la joie. Mais elles ne sont pas là que pour la bonne blague, il y a derrière tout cela des engagements politiques. Elles nous présentent ainsi leur hymne politique dont le premier couplet se termine par « merde merde merde merde merde merde » avant de citer un ancien président de la république sur un final en boucle sur « ta gueule gros con« , repris en chœur par le public.
Après un titre « politique » un titre plus sombre. La cow bell s’est fait la malle, et le tambour seul prend un air martial avec une basse glaciale, il y a comme une deuxième couche flippante sur leur deuxième « hymne » et une sombre histoire de bûche à fendre. Le duo nous a emmenés très loin, et c’est une autre expérience qui nous attend. Les deux musiciennes quittent la scène, et viennent se positionner sans leurs instruments devant le stand de merch. Elles chantent a capella Maneki-neko girl, plus rien ne nous étonne. Le concert reprend son rythme « normal » pour quelques titres. Ces chansons étranges avec un tambour, une basse avec de la disto, et deux voix qui chantent des paroles étranges et drôles paraissent maintenant tout à fait normales. Le public, joyeux, est conquis.
Allons maintenant vers des territoires connus, c’est la troisième fois que les Montréalais de La Sécurité passent à Paris en un an. Après une première partie remarquée pour The Rapture en novembre, et une fin de soirée éblouissante à la Block Party du Supersonic, les voici en tête d’affiche au Point Ephémère. Le set commence par Le Serpent, un morceau parfait pour ça, démarrant par un rythme de batterie, vite rejoint par la basse, puis quelques riffs de guitares, et enfin le chant.
Détour est jouée dans une version plus tendue que sur l’album, les lumières sont rougeoyantes, la batterie métronomique, les chanteuses et les guitares en devant de scène font monter la tension. L’ambiance devient encore plus sérieuse sur Anyway et sa basse qui sonne comme un morceau de Bauhaus joué dans un club des années 80s, mouvance cold et obscure. Ce morceau montre que derrière leur disco funk un peu rigolote, il y a de vraies mélodies. Avec deux guitares et un clavier, il y a moyen de construire des arrangements sophistiqués. Avec une basse, une batterie, un tambourin ou autre shakers, les parties rythmiques ne sont pas en reste.
Sur scène, les chansons prennent une dimension plus psychédélique. Avec leur son rétro mâtiné de new wave, au lieu de nous transporter au Québec, le groupe nous emmène plutôt dans un club berlinois en pleine guerre froide. L’ambiance déjantée et intemporelle fait du bien, et nous permet de nous évader d’une époque à l’actualité pesante.

Initialement conçu comme un projet musical pendant le COVID, La Sécurité regroupe d’excellents musiciens de la scène indé de Montréal. Ce qui est agréable avec ces super-groupes, c’est que les musiciens prennent plus de liberté, et profitent de chaque instant pour jammer et expérimenter. Même si l’album est récent, les chansons ont continué à évoluer. Les artistes sont aussi polyvalents : pour Waiting For Kenny, Éliane passe à la batterie sans lâcher le chant. Vu le titre, on peut imaginer le morceau écrit en répetition alors que le batteur, Kenny, était absent. Pour la peine, ce dernier prend le synthé avant de passer à la guitare sur Nah Nah, alors que Laurence-Anne prend le chant.
Après ce morceau au tempo très rapide, Sleepy Rebellion passe au ralenti avec deux claviers fantomatiques et des échappées funky de la section rythmique. Comme toute bonne rébellion, on ne sait pas très bien où va le morceau, mais il est très plaisant à suivre. Le groupe a pu reprendre son souffle, et va enchaîner trois de ses morceaux les plus accrocheurs pour un final très électrique : Dis Moi, Ketchup et Snack (une obsession du groupe en tournée). Eliane nous dit être trop émue pour beaucoup parler, mais nous apprenons quand même que « l’affaire est ketchup » est une expression québécoise qui veut dire que tout se passe bien, comme le concert !

C’est l’heure des rappels, le groupe hésite même à quitter la scène, ils savent qu’ils reviennent, mais se prêtent quand même au rituel. Tout n’est pas si planifié, ils en profitent pour jouer Bingo, pourtant titre de leur album, mais qu’ils ont oublié en première partie de set. Avec ses envolées mélodiques, il est d’ailleurs bien taillé pour un rappel. Juste le temps de dire que des « chandails » et des albums sont à vendre au merch, et Suspens sera le dernier morceau du set.
J’ai eu la chance de voir La Sécurité trois fois en tout juste un an, et à chaque fois j’ai assisté à un concert différent. Ce soir en tête d’affiche, le groupe s’est fait plaisir et nous a fait plaisir. Avec deux très bons albums, il est peut-être temps de penser ce groupe comme quelque chose de plus fort qu’un side project.
Grife : ![]()
La Sécurité : ![]()
Jean-Christophe Gé – Photos : Laetitia Mavrel
La Sécurité et Grife au Point Éphémère
Producteur : Indie or Die
Date : samedi 24 octobre 2026
Leurs derniers disques :
La Sécurité – Bingo !
Label : Mothland / Bella Union
Date de parution : 12 juin 2026
Grife – Soeur d’Oranger/strong>
Label : Grife
Date de parution : 13 février 2026
