Avec cette quatrième saison consacrée à Lizzie Borden, Monster poursuit son entreprise de réhabilitation des grandes figures criminelles. Entre esthétique outrancière, interprétations remarquables et discours féministe caricatural, la série de Ryan Murphy et Ian Brennan fascine autant qu’elle agace…

Lizzie Borden est peu connue en France, alors qu’elle est un personnage quasiment mythique aux USA : une comptine enfantine a même immortalisé son nom, en lui attribuant le meurtre à coups de hache, et particulièrement atroce, de son père et de sa belle-mère ; elle est, à l’inverse, considérée comme un exemple de femme opprimée par le patriarcat qui aurait fait preuve de détermination pour dépasser sa condition. Le tout alors que sa culpabilité dans le massacre n’a jamais été prouvée, l’un des principaux arguments à sa décharge étant quand même qu’à l’époque (on est à la toute fin du XIXe siècle…), on considérait qu’une femme – membre du sexe dit « faible » – n’était pas capable d’une violence physique aussi radicale.

Un sujet en or, évidemment, pour Ian Brennan et Ryan Murphy, et leur série à succès, Monster. On peut à peu de frais horrifier (et donc délecter) le téléspectateur avec des crimes atroces et sanglants – qui seront d’ailleurs montrés deux fois dans la série, avec des variations de circonstances qui ne sont ni expliquées, ni réellement explicables. Et on peut aussi, ce qui est la tendance de la série depuis sa seconde saison consacrée aux frères Menendez, « réhabiliter » ces assassins, en les présentant comme victimes d’une société brutale ou d’une cellule familiale toxique… Avec, dans le cas d’une femme-criminelle, qui plus est aux tendances lesbiennes, le développement d’un discours féministe contemporain artificiellement plaqué sur des faits remontant à plus d’un siècle.
Il n’est pas facile, au début du moins, d’aimer L’histoire de Lizzie Borden : outre son premier épisode-choc racoleur, l’esthétique volontairement « camp » de la série – avec ajout, ce qui est à la mode désormais, de morceaux rock dans la bande-son – empêche que les « faits historiques » soient pris au sérieux. Clairement, Murphy et Brennan, qui vont prendre de grandes libertés tout au long des huit épisodes avec la « réalité » de l’affaire Borden, préfèrent jouer la carte du tout-divertissement pour plaire au public !
Heureusement, si l’esthétique outrancière de la série, voire son humour décalé (nous pensons par exemple aux jambes des défunts trop grands sectionnées à la hache pour tenir dans un cercueil, ou à la scène grotesque des vomissements à table) qui semblent déplacés, nous rebutent, c’est grâce à la qualité générale du casting et des interprétations que nous entrons dans le jeu : Hunnam et Krieps, retenus après leurs performances dans la saison précédente, et Rebecca Hall dans un rôle de femme insupportable dont elle se délecte visiblement, sont parfaitement justes, et arrivent à injecter de l’humanité dans des rôles caricaturaux. Mais c’est particulièrement Ella Beatty (fille de Warren Beatty et Annette Bening) qui nous convainc, grâce à la finesse de son jeu alliée à son physique atypique.
Mais cette réussite des interprètes ne parvient pas à masquer les limites d’un scénario qui, à force de vouloir défendre ses personnages, finit par les enfermer dans une nouvelle caricature. Plus le récit avance, plus le propos de la série se révèle problématique : son discours idéologique en faveur de la libération de la femme, qui se trouve en quelque sorte « forcée » à avoir recours à la violence la plus extrême pour survivre, manque par trop de subtilité. De la même manière, le rapprochement artificiel fait pars la série entre Lizzie Borden, et – tout d’abord- Élisabeth Báthory, la célèbre comtesse hongroise accusée d’avoir torturé et assassiné de nombreuses jeunes femmes au tournant des XVIe et XVIIe siècles, et – ensuite – avec Aileen Wuornos – l’une des rares tueuses en série connues, qui tua sept hommes dans les années 90 – l’inscrit dans une histoire plus large de la représentation des femmes présentées comme monstrueuses… Une monstruosité qui paraît encore une fois (presque) justifiée par les souffrances qu’elles ont eues à endurer de la part de la société et des hommes.
Enfin, le fait de faire de ces femmes des homosexuelles, présentées comme échappant ainsi à l’emprise sexuelle des hommes, est un dispositif dangereux : d’abord, l’homosexualité de Lizzie Borden reste une hypothèse historique, et non un fait établi, contrairement aux relations d’Aileen Wuornos avec des femmes, qui sont documentées ; ensuite, ce choix présente le risque de réactiver une association ancienne et réactionnaire entre sexualité « minoritaire », transgression et monstruosité.
Finalement, Monster est une série bien plus convaincante lorsqu’elle raconte son histoire en laissant ses interprètes incarner de véritables êtres humains que lorsqu’elle cherche à transformer cette même histoire en démonstration politique. Une évidence que Murphy et Brennan, trop occupés à défendre leur thèse, semblent avoir curieusement oubliée !
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Eric Debarnot
