Le deuxième long-métrage de Rudi Rosenberg brosse le portrait drôle et émouvant d’une gamine de Sarcelles qui rêve de rencontrer un père qui la rejette, en même temps qu’elle construit une relation houleuse mais intense avec sa mère, Erika. Un film grave et léger, qui émeut par la grande tendresse qui s’en dégage.

Abigaëlle est née du seul désir de sa mère et n’a jamais connu son père. Petite fille puis adolescente, elle ne rêve que d’une chose, le rencontrer. Une quête qui se fait obsessionnelle, sans cesse déçue par les dérobades successives du géniteur. Dans cette recherche, elle entraîne sa mère, Erika, qui l’élève seule avec son demi-frère et tente, plus ou moins adroitement, de la faire grandir avec ce manque. De ce qui aurait pu n’être qu’un mélodrame convenu, Rudi Rosenberg fait un film d’une grande justesse et d’une grande humanité où la tendresse se mêle à la drôlerie.
Sarcelles, au début des années 1990. Une cité représentée sans misérabilisme, mélange pittoresque de diverses communautés. Un appartement chaleureux où Erika, épuisée mais tenace, entoure de son amour Abi, sept ans, et son petit frère Yoni. Scènes ordinaires d’un quotidien familial débordant de vie : conversations à bâtons rompus, plaisanteries, chamailleries entre enfants, gronderies maternelles. Un joyeux et tendre brouhaha. Mais Abi peine à trouver sa place, elle qui, contrairement à son frère, est privée de père et que la famille de son frère semble parfois exclure. C’est avec curiosité et envie qu’elle observe les foyers dits traditionnels. Si sa mère la soutient dans sa détermination à rencontrer son père, elle veut aussi la protéger d’une désillusion qu’elle pressent. Sept ans plus tard, rien n’a changé ou presque. Abi n’a toujours pas rencontré son père. Elle est entrée dans l’adolescence et tente de se construire en dépit de l’absence. Elle se rebelle contre sa mère, rejette plus ou moins son frère, réserve ses confidences à sa meilleure amie et vit avec le fantasme réconfortant du père qui a peur d’exprimer son amour.
Histoire d’une paternité indigne – mais l’objectif de Rudi Rosenberg n’est pas de charger le père défaillant – « Quelques mots d’amour » est aussi celle d’une maternité courageuse. Le réalisateur dit avoir voulu rendre hommage à ces femmes seules qui luttent pour offrir un avenir à leurs enfants. Et, déplaçant peu à peu son enjeu, le film montre comment la recherche du père amène Abi à retrouver sa mère. Même s’il flirte parfois avec la sensiblerie – l’histoire de Vanille, le chien recueilli – il se tient éloigné du pathos. Par la distance qu’apporte au film son inscription dans les années 90, l’époque de la Star Ac, de MSN et du Minitel. Par le jeu de Hafsia Herzi, la seule professionnelle du casting – avec le chien, se plaît à dire Rudi Rosenberg – qui impose une présence étrange, à la fois solide et évanescente. Par la drôlerie de certains personnages – un psy très peu conventionnel ou un couple dont les paroles se font constamment écho. Par le naturel confondant des acteurs non-professionnels, le pittoresque de leur langage – Rudi Rosenberg les a souvent laissés improviser – en particulier Nour Salam dans le rôle d’Abi adolescente, qui excelle tant dans l’émotion que dans l’insolence.
« Quelques mots d’amour », nous dit le titre. Ces mots qu’Abi attend d’un père qui l’a toujours ignorée. Ceux qu’elle et sa mère ont bien du mal à se dire. Un sujet grave – l’abandon, la faille identitaire – des situations cruelles. Pourtant, le film de Rudi Rosenberg est tout en douceur et en délicatesse. Faisant surgir l’émotion derrière la spontanéité et l’humour, cette quête obstinée est avant tout un apprentissage tourné vers l’espoir qui conduit Abi à voir que l’essentiel n’est peut-être pas là où elle le pense.
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Anne Randon
