[Interview] Erwan Denis : « Les Stone Roses sont avant tout un groupe de chansons »

Le livre d’Erwan Denis sur le single Made of Stone des Stone Roses nous a donné des envie d’interview de son auteur pour évoquer, entre autres, la caractère météorique de leur carrière.

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Source: wikimedia commons

Dans The Stone Roses – Made of Stone, Erwan Denis mêle les souvenirs de sa découverte du génial single des Mancuniens en Turquie, le récit de l’histoire du groupe et celui de sa démarche de collectionneur de disques. Ce qui nous a donné envie de lui poser quelques questions sur le groupe de Manchester.

Un des intérêts de votre livre est de montrer que le Rock indépendant avait dans les années 1980 des canaux de diffusion en Turquie, là où j’imaginais le culte autour de ce dernier à une époque pré-internet limité à l’Occident. Pourriez-vous nous dire comment le Rock indépendant a pu alors se diffuser en Turquie ?

Je crois qu’on sous-estime aujourd’hui la circulation des idées et des musiques avant Internet. Elle était plus lente, mais elle existait bel et bien. La Turquie que j’ai connue à la fin des années 1980 n’était pas isolée du reste du monde. Istanbul était une immense métropole ouverte sur le monde, à la frontière entre l’Europe et l’Asie. Les voyages y jouaient un rôle important. Beaucoup de musiques arrivaient par Londres, Paris ou l’Allemagne, dans les bagages d’étudiants, d’expatriés ou de touristes.

Quand Ayşe [amie partageant la passion de l’auteur pour The Cure] découvre les Stone Roses lors d’un séjour à Londres, c’est très représentatif de ce qui se passait alors. La diffusion passait aussi par des réseaux très informels. On se prêtait des cassettes, on enregistrait des albums pour des amis, on échangeait des informations sur les groupes. Cela pouvait paraître artisanal, mais c’était finalement très efficace. Loin de constituer une exception, la Turquie était parfaitement connectée à l’ensemble des courants culturels occidentaux, dont le Rock indépendant.

The-Stone-Roses–Made-of-Stone-pochetteBeaucoup de classiques Rock, parmi lesquels certains titres des Stone Roses, ont pour sujet le sentiment d’aliénation des adolescents/jeunes adultes. Aviez-vous en tant qu’expatrié ce sentiment en Turquie ?

Oui, d’une certaine façon. Quand on grandit à l’étranger, on s’habitue assez tôt à être de passage. On sait que les lieux changent, que les amitiés peuvent être interrompues et qu’il faudra recommencer ailleurs. Je ne vivais évidemment pas dans la même réalité que les jeunes de Manchester à cette époque. Mais il existait malgré tout un point commun : cette impression de ne jamais être complètement à sa place. C’est sans doute ce qui explique pourquoi certaines chansons des Stone Roses m’ont semblé aussi directement reliées à mon vécu.

Lorsque j’ai découvert au début des années 1990 le Rock indépendant britannique à travers Manchester, je rêvais de prendre l’avion chaque week-end pour y faire la bringue. Ce rêve a-t-il été le vôtre ?

Oui, mais Manchester représentait pour moi bien plus qu’un simple lieu où faire la fête. À travers les disques, les magazines et tout ce qui s’y rapportait, j’avais le sentiment qu’il s’y passait quelque chose de plus large encore, quelque chose d’unique. Les Stone Roses, Happy Mondays, New Order ou l’Haçienda formaient cet ensemble cohérent qui dessinait les contours du parfait fantasme de l’endroit où « tout peut arriver », un territoire imaginaire d’une puissance extraordinaire.

Le groupe qui frappe un grand coup au premier album avant de ne pas confirmer est un cas courant de l’histoire du Rock indépendant. Qu’est-ce qui fait que R.E.M. a réussi à se « relever » d’un premier album atteignant déjà le chef d’œuvre et pas les Stone Roses ?

R.E.M. a bâti une œuvre dans la durée, avec une discipline et une régularité impressionnantes. Leur identité reposait sur la réinvention, le mouvement permanent. Les Stone Roses, eux, semblent surgir du néant, avec une œuvre presque parfaite capturant l’essence d’une génération, l’atmosphère d’une ville. Cela tient presque du miracle. Leur premier album représentait un sommet presque accidentel et, quand l’équilibre s’est rompu, il leur est devenu impossible de « recréer » le miracle.

Beaucoup de temps s’est écoulé entre le premier et le deuxième album des Stone Roses. Or, comme pour beaucoup de classiques Rock britanniques, l’impact du premier album fut fortement lié à sa « rencontre » avec son époque. Et l’époque avait changé. Un groupe de Rock peut-il survivre artistiquement après avoir incarné une époque ?

Oui, mais à condition d’accepter de ne plus être le symbole de cette époque : Manchester, l’explosion Madchester, la rencontre entre l’indie rock et la culture rave. Lorsque Second Coming paraît, plusieurs années se sont écoulées et le paysage musical britannique est déjà celui de la Britpop naissante. Les Stone Roses reviennent dans un monde dont ils ont eux-mêmes contribué à préparer l’avènement. Et, forcément, ils ne sont plus en phase. Contrairement à David Bowie ou Radiohead, qui ont toujours su se réinventer, ils n’ont pas réussi à reprendre le train en marche.

La culture working class comptait-elle autant pour les Stone Roses que pour leurs « fans » Oasis ?

Elle était sans doute importante, mais moins centrale dans leur discours. Les membres des Stone Roses viennent du même environnement social que beaucoup de groupes mancuniens de leur génération. Cette réalité est présente en arrière-plan. Mais elle constitue plutôt un point de départ vers quelque chose de plus large, de plus ambitieux.

Vous évoquez la dimension religieuse des textes des Stone Roses. Se distinguaient-ils de ce point de vue de leurs contemporains du Rock indépendant britannique ?

Oui, très certainement. Mais, si les Stone Roses utilisaient un vocabulaire et des images renvoyant à la résurrection, à la transformation ou au salut, thèmes hautement religieux, il n’est pas certain qu’ils l’aient fait de manière totalement consciente — cela pourrait même ressembler à une espèce de blague un peu égocentrique, très mancunienne. Quoiqu’il en soit, cela les distingue des nombreux groupes indépendants britanniques de cette époque qui privilégiaient davantage le commentaire social ou l’observation du quotidien.

Qu’est-ce qui a fait que la popularité des Stone Roses ait d’abord été essentiellement anglaise ?

Parce que dans leur histoire tout était lié à l’Angleterre. Le groupe venait de Manchester, s’inscrivait dans une tradition musicale britannique très forte et parlait d’abord à un public qui partageait naturellement ces références. Il est donc logique que le phénomène ait commencé là où ces codes étaient les plus immédiatement compris. Mais cela n’a pas empêché leur musique de circuler, même jusqu’à Istanbul.

Comment donneriez-vous à un auditeur non amateur de Rock l’envie de découvrir le groupe ?

Les Stone Roses sont avant tout un groupe de chansons. On y trouve la grâce mélodique des Beatles, des rythmes hérités de la soul et de la rave music, ainsi que des couleurs psychédéliques associées à une énergie très contemporaine. Sans s’embarrasser de la moindre étiquette, il suffit d’écouter les chansons. Certaines d’entre elles semblent nous attendre. Elles donnent cette impression étrange de mettre des mots sur quelque chose que nous ressentions sans jamais être parvenus à l’exprimer. À mes yeux c’est cela la singularité des Stone Roses.

Propos recueillis par Ordell Robbie.

The Stone Roses – Made of Stone est disponible aux éditions Le Boulon depuis le 13 mai 2026.

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